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	<title>On a raison de se r&#233;volter</title>
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		<title>L'exp&#233;rience de la gauche r&#233;volutionnaire en Europe</title>
		<link>http://www.mobilisation.org/article61.html</link>
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		<dc:date>2006-01-18T00:14:10Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre ROUSSET</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;1968 - Au milieu des ann&#233;es soixante, une nouvelle gauche r&#233;volutionnaire pluraliste s'est constitu&#233;e en Europe. Son caract&#232;re radical peut facilement se comprendre compte tenu du contexte de l'&#233;poque domin&#233; par les guerres d'Indochine, avec la r&#233;sistance du peuple vietnamien &#224; une escalade militaire am&#233;ricaine sans pr&#233;c&#233;dent. L'ann&#233;e 1968 a symbolis&#233; le caract&#232;re mondial des luttes avec l'offensive du T&#234;t au Vietnam, le Printemps de Prague en Tch&#233;coslovaquie, les barricades &#233;tudiantes et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en France, le soul&#232;vement &#233;tudiant &#224; Mexico. La vague de radicalisation n'a pas concern&#233; seulement les &#233;tudiants, mais aussi la classe ouvri&#232;re : en mai 1968, les barricades &#233;tudiantes ont ouvert la voie &#224; la plus grande gr&#232;ve ouvri&#232;re qu'ait connu le pays.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/rubrique30.html" rel="directory"&gt;D'hier &#224; aujourd'hui&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1968&lt;/strong&gt; - Au milieu des ann&#233;es soixante, une nouvelle gauche r&#233;volutionnaire pluraliste s'est constitu&#233;e en Europe. Son caract&#232;re radical peut facilement se comprendre compte tenu du contexte de l'&#233;poque domin&#233; par les guerres d'Indochine, avec la r&#233;sistance du peuple vietnamien &#224; une escalade militaire am&#233;ricaine sans pr&#233;c&#233;dent. L'ann&#233;e 1968 a symbolis&#233; le caract&#232;re mondial des luttes avec l'offensive du T&#234;t au Vietnam, le Printemps de Prague en Tch&#233;coslovaquie, les barricades &#233;tudiantes et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en France, le soul&#232;vement &#233;tudiant &#224; Mexico. La vague de radicalisation n'a pas concern&#233; seulement les &#233;tudiants, mais aussi la classe ouvri&#232;re : en mai 1968, les barricades &#233;tudiantes ont ouvert la voie &#224; la plus grande gr&#232;ve ouvri&#232;re qu'ait connu le pays.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les jeunes se radicalisent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La radicalisation de la jeunesse des ann&#233;es soixante s'est exprim&#233;e en Europe en termes tr&#232;s politiques et non seulement &#171; culturels &#187; (&#171; Woodstock &#187;) comme on le pr&#233;tend souvent. Dans de nombreux pays europ&#233;ens, les r&#233;f&#233;rences dominantes chez les jeunes radicalis&#233;s &#233;taient le socialisme, le communisme et le marxisme. Au nom du marxisme, ils contestaient la social-d&#233;mocratie et les PC pro-Moscou, en d&#233;non&#231;ant leur r&#233;formisme. La &#171; nouvelle gauche &#187; a donn&#233; naissance &#224; un certain nombre de courants nouveaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les militants au quotidien&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous appartenions tous &#224; la nouvelle gauche. R&#233;guli&#232;rement, certains d'entre nous &#233;tions emprisonn&#233;s. Nos organisations pouvaient &#234;tre interdites. Nous avions des liens avec des organisations clandestines et nous devions prendre des dispositions pour ne pas les mettre en danger. Nous organisions des comit&#233;s de soldats clandestins. Chaque semaine, il y avait des batailles avec les groupes fascistes. Nos locaux devaient &#234;tre gard&#233;s en permanence. Nous n'&#233;tions pas engag&#233;s dans des actions arm&#233;es, mais nous &#233;tudiions les exp&#233;riences des r&#233;volutions arm&#233;es pass&#233;es de fa&#231;on &#224; nous pr&#233;parer &#224; ce qui devait arriver &#224; l'avenir. Certains de nos camarades, de la m&#234;me g&#233;n&#233;ration en Am&#233;rique latine, &#233;taient engag&#233;s dans des actions arm&#233;es ; il se sont fait &#233;craser et nous avons d&#251; les aider &#224; s'&#233;chapper quand cela &#233;tait encore possible. Ma g&#233;n&#233;ration militante est entr&#233;e dans la politique &#224; une &#233;poque &#171; d'esprit r&#233;volutionnaire &#187;.. Cela permet de comprendre les probl&#232;mes auxquels nous f&#251;mes confront&#233;s, quand l'histoire a suivi un autre cours que celui que nous attendions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les impacts&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La gauche r&#233;volutionnaire des ann&#233;es 1960-1970 a subi quatre tests, qui ont mis &#224; l'&#233;preuve ses capacit&#233;s &#224; perdurer. Un long et s&#233;v&#232;re processus de s&#233;lection s'est mis en oeuvre.&lt;/p&gt; &lt;ol class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Premier test : &lt;/strong&gt; des &#233;tudiants &#224; la classe ouvri&#232;re. Le premier probl&#232;me s'est pr&#233;sent&#233; juste apr&#232;s Mai 1968. La nouvelle gauche r&#233;volutionnaire &#233;tait essentiellement &#233;tudiante. Pour durer, il fallait qu'elle s'enracine dans la classe ouvri&#232;re et cela n'avait rien de simple. Assez peu d'organisations ont r&#233;ussi &#224; le faire.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;ol class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;li&gt;&lt;strong&gt; Deuxi&#232;me test : &lt;/strong&gt; passer des perspectives &#224; court terme aux perspectives &#224; long terme. A la fin des ann&#233;es 1960, la plupart d'entre-nous pensait que la lutte de classe allait s'intensifier de fa&#231;on d&#233;cisive. Il y avait de nombreuses raisons pour le penser. Mais, au milieu des ann&#233;es 1970, il devint &#233;vident que l'histoire ne suivrait pas le cours pr&#233;vu. La situation avait tendance &#224; se &#171; normaliser &#187; en Europe. M&#234;me si elles ont mis du temps &#224; le faire, certaines organisations ont pu s'adapter &#224; cette situation, d'autres non..&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;ol class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Troisi&#232;me test : &lt;/strong&gt; r&#233;&#233;valuer les strat&#233;gies. Aucune des composantes de la &#171; nouvelle gauche &#187; ne pouvait survivre sans une substantielle r&#233;&#233;valuation de sa vision, de son programme et de sa strat&#233;gie. &lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;ol class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Quatri&#232;me test : &lt;/strong&gt; la survie pure et simple. &#192; partir du milieu des ann&#233;es 1980, la gauche r&#233;volutionnaire devait faire face &#224; la nouvelle situation ouverte par la d&#233;sint&#233;gration du bloc sovi&#233;tique et la mondialisation capitaliste qui l'a suivie. La bourgeoisie &#233;tait tr&#232;s &#224; l'offensive. La situation a commenc&#233; &#224; s'am&#233;liorer au milieu des ann&#233;es 1990, avec les premiers signes de la r&#233;volte anti-mondialisation. Mais entre-temps, nous avons subi un repli (perte d'adh&#233;rents) et un certain nombre d'organisations ont disparu.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Au final, la gauche r&#233;volutionnaire s'est retrouv&#233;e tr&#232;s affaiblie dans le milieu des ann&#233;es 1990. La plupart des militants des ann&#233;es 1960-1970 ne sont plus impliqu&#233;s ou seulement marginalement dans la politique. Mais pour des dizaines de milliers d'autres, quelque chose est rest&#233; de l'exp&#233;rience pass&#233;e. Des centaines ou des milliers de cadres exp&#233;riment&#233;s continuent &#224; jouer un r&#244;le significatif dans l'organisation de masse, en particulier dans le d&#233;veloppement des &#171; nouveaux &#187; mouvements sociaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pragmatisme ou activisme ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le &#171; p&#233;ch&#233; originel &#187; de notre g&#233;n&#233;ration militante, &#233;tait fait d'une combinaison de &#171; programmatisme &#187; et &#171; d'activisme &#187;. Notre &#171; programmatisme &#187; &#233;tait l'h&#233;ritage des deux g&#233;n&#233;rations qui nous avaient pr&#233;c&#233;d&#233;es : alors que nous &#233;tions peu nombreux avec peu d'implantation sociale, nous avions h&#233;rit&#233; d'un programme complet pour la r&#233;volution mondiale. On peut dire que nous avions une tr&#232;s grosse t&#234;te et de toutes petites jambes. Les choses &#233;taient rendues encore plus complexes par le fait que nous &#233;tions aussi des jeunes de notre temps et de notre milieu, exprimant fortement l'activisme &#224; court terme de la radicalisation &#233;tudiante. Bien que petites, nos jambes couraient trop vite pour &#234;tre corset&#233;es par notre grosse t&#234;te !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La r&#233;volution russe revisit&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une r&#233;&#233;valuation se fait souvent lorsque que l'&#233;cart entre des formules th&#233;oriques &#233;cul&#233;es et l'analyse politique ou historique concr&#232;te ne peut plus &#234;tre ignor&#233;. C'est ce qui est arriv&#233; &#224; nos &#171; mod&#232;les &#187; de r&#233;volutions. La r&#233;volution russe de 1917 &#233;tait suppos&#233;e nous offrir un sch&#233;ma clair de ce que devaient &#234;tre les r&#233;volutions dans les pays imp&#233;rialistes. Le probl&#232;me, c'est que ce &#171; mod&#232;le &#187; n'a jamais exist&#233;. La structure sociale en Russie et sa dynamique d'&#233;volution &#233;taient assez diff&#233;rentes de celles des pays d'Europe occidentale. Plut&#244;t que de s'&#233;tendre des villes vers la campagne, le processus r&#233;volutionnaire a combin&#233; des soul&#232;vements urbains, paysans et nationaux impliquant des femmes, des ouvriers et des paysans. Une des questions strat&#233;giques les plus complexes (comment armer le peuple) a trouv&#233; ainsi une r&#233;ponse sp&#233;cifique, parce que le contexte de la r&#233;volution russe &#233;tait celui de la premi&#232;re guerre mondiale et de la d&#233;composition d'une immense arm&#233;e sur pied de guerre. Il y a de nombreuses le&#231;ons &#224; tirer de la r&#233;volution russe. Mais comment peut-on parler d'un mod&#232;le alors que la forme qu'&#224; prise la r&#233;volution a &#233;t&#233; si profond&#233;ment marqu&#233;e par le contexte de la guerre mondiale ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La r&#233;volution chinoise revisit&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La m&#234;me question peut &#234;tre pos&#233;e sur la fa&#231;on dont les courants mao&#239;stes ont fabriqu&#233; un mod&#232;le &#224; partir de la r&#233;volution chinoise. Les mao&#239;stes ont tendance &#224; se r&#233;f&#233;rer &#224; la troisi&#232;me r&#233;volution chinoise (disons de la Longue marche &#224; la victoire de 1949). En fait, une des principales cl&#233;s permettant de comprendre la forme concr&#232;te prise par la r&#233;volution chinoise est le lien entre ces deux p&#233;riodes. L'Arm&#233;e rouge s'est construite &#224; partir de soul&#232;vements populaires de masse et de vastes r&#233;bellions dans l'arm&#233;e, pas &#224; partir de la propagande de petits groupes arm&#233;s se transformant lentement en force de gu&#233;rilla : d&#232;s sa naissance l'arm&#233;e comptait 300 000 combattants ! Et la Longue marche a &#233;t&#233; la tentative d'en sauver l'essentiel apr&#232;s les d&#233;faites &#233;crasantes de 1927-1930. Il y a aussi beaucoup de le&#231;ons &#224; tirer de la r&#233;volution chinoise. Mais comment peut-on faire un mod&#232;le d'une exp&#233;rience aussi sp&#233;cifique ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le&#231;ons tir&#233;es des mouvements de femmes et &#233;cologistes&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les r&#233;&#233;valuations ont souvent lieu aussi quand une organisation est confront&#233;e au d&#233;veloppement de nouveaux terrains ou formes de luttes. Pour ma g&#233;n&#233;ration, ce fut le cas en particulier des mouvements f&#233;ministes et &#233;cologiques. Peu d'entre nous ont &#233;t&#233; impliqu&#233;s d&#232;s l'origine dans l'&#233;mergence des mouvements &#233;cologistes. Un assez grand nombre de nos camarades femmes &#233;taient par contre tr&#232;s impliqu&#233;es dans la nouvelle vague de luttes des femmes et ceci &#224; tous niveaux, aussi bien politique que dans l'&#233;laboration th&#233;orique. Malgr&#233; tout, l'organisation en tant que telle (dirig&#233;e par des hommes) a &#233;t&#233; confront&#233;e &#224; ces nouveaux d&#233;veloppements plut&#244;t que d'en &#234;tre une composante organique d&#232;s le d&#233;part. Le mouvement des femmes et le mouvement &#233;cologique nous ont oblig&#233;s &#224; revoir les liens qu'il pouvait y avoir entre soci&#233;t&#233; de classe et patriarcat ; entre les modes de production, les soci&#233;t&#233;s humaines et la nature.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La politique peut-elle &#234;tre fond&#233;e sur des pr&#233;dictions ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Maintes et maintes fois, nous avons fond&#233; notre politique sur une pr&#233;diction qui, maintes et maintes fois, s'est r&#233;v&#233;l&#233;e fausse. La plus connue concerne la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente : l'arriv&#233;e de la troisi&#232;me guerre mondiale. Un tel pronostic, fait au moment de la guerre de Cor&#233;e, n'avait rien de ridicule. Le probl&#232;me, c'est que nous avons pris des d&#233;cisions marqu&#233;es en fonction de cette pr&#233;diction et que cette politique a &#233;t&#233; maintenue bien longtemps apr&#232;s qu'il fut devenu &#233;vident que cette troisi&#232;me guerre n'&#233;tait plus &#224; l'ordre du jour. Nous avons progressivement remplac&#233; &#171; l'art de la pr&#233;diction &#187; par ce que nous avons appel&#233; dans les ann&#233;es 1980 &#171; l'empirisme conscient &#187;. &#171; Empirisme &#187; car le but &#233;tait de se rendre compte le plus t&#244;t possible des nouvelles tendances &#233;mergentes pour permettre &#224; l'organisation de r&#233;agir rapidement et d'en tirer le meilleur profit. &#171; Conscient &#187; car le programme et la th&#233;orie sont d'un grand secours pour &#171; d&#233;chiffrer &#187; les r&#233;alit&#233;s sociales. Tout cela n'est donc pas dit pour minimiser l'importance du programme et de la th&#233;orie mais pour souligner que la politique est bas&#233;e sur des r&#233;alit&#233;s existantes et changeantes et que la connaissance est elle-m&#234;me aussi empirique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#171; histoire ouverte &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Notre vision de l'histoire a &#233;galement chang&#233;. Nous avons appris de la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente (mais aussi de Marx !) &#224; critiquer la &#171; conception lin&#233;aire &#187; de l'histoire et la pens&#233;e dominante sur cette question. Mais, d'une certaine mani&#232;re, m&#234;me si nous ne le disions pas, je pense que nous consid&#233;rions que le caract&#232;re pluri-lin&#233;aire de l'histoire &#233;tait un fait du pass&#233;. Les soci&#233;t&#233;s humaines ont suivi plusieurs voies de d&#233;veloppement, comme l'a montr&#233; la discussion sur les modes de production, et la voie europ&#233;enne n'&#233;tait pas universelle. Mais l'imp&#233;rialisme et l'unification mondiale du march&#233; capitaliste ne nous faisaient-elles pas entrer dans une nouvelle &#232;re ? Nous avons int&#233;gr&#233; la notion plus large d'&#171; histoire ouverte &#187; o&#249; le futur n'est pas donn&#233;, o&#249;, dans les p&#233;riodes de crise, des &#171; carrefours historiques &#187; ouvrent un certain nombre (limit&#233;) de possibilit&#233;s, o&#249; de fortes contraintes existent (socio-&#233;conomiques, &#233;cologiques), mais o&#249; aussi les luttes sociales jouent leur r&#244;le en d&#233;terminant laquelle de ces possibilit&#233;s deviendra une r&#233;alit&#233;, o&#249; les r&#233;volutionnaires recherchent de telles possibilit&#233;s plut&#244;t qu'une &#171; n&#233;cessit&#233; &#187; historique abstraite. En lien avec cette vision de l'histoire, enrichie par nos r&#233;flexions sur le f&#233;minisme et l'&#233;cologie, nous avons &#233;galement int&#233;gr&#233; une critique de la conception traditionnelle du &#171; progr&#232;s &#187; ainsi que des valeurs impos&#233;es par les relations capitalistes de production et de pouvoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les dix derni&#232;res ann&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma g&#233;n&#233;ration de militants a continu&#233; &#224; fa&#231;onner la politique jusqu'au milieu des ann&#233;es quatre-vingt dix (ce qui a soulev&#233; une irritation croissante chez ceux qui sont entr&#233;s en activit&#233; durant les ann&#233;es 1980). Un changement radical de g&#233;n&#233;ration s'est produit depuis le milieu des ann&#233;es quatre-vingt dix. Les diff&#233;rences sont nombreuses. Politiquement, cette g&#233;n&#233;ration n'a pas v&#233;cu la p&#233;riode de la guerre froide, elle est la fille de la d&#233;sint&#233;gration du bloc post-sovi&#233;tique et de la globalisation capitaliste. Ses r&#233;f&#233;rences ne sont pas les n&#244;tres : les &#233;v&#233;nements allant des r&#233;volutions russe &#224; la cubaine et &#224; la vietnamienne, sont pour elle des faits historiques et ne font pas partie de sa propre histoire (imagin&#233;e) et de son identit&#233; comme cela a &#233;t&#233; le cas pour nous. Sauf pour une toute petite minorit&#233;, les &#171; &#233;tiquettes &#187; id&#233;ologiques traditionnelles ont perdu leur pertinence (toujours relative).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traiter de la question des strat&#233;gies&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Depuis le d&#233;but, ma g&#233;n&#233;ration s'est plong&#233;e dans les d&#233;bats sur les strat&#233;gies. Les anciennes et les nouvelles organisations confrontaient entre elles leurs points de vue sur cette question et pas seulement sur la politique quotidienne. Nous commencions souvent notre engagement politique en prenant partie dans ces discussions. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les lignes concr&#232;tes de d&#233;marcation op&#232;rent &#224; un autre niveau que celui de la strat&#233;gie proprement dite : devons-nous nous opposer &#224; la mondialisation ou seulement lui donner une teinte sociale ? Devons-nous entrer dans un gouvernement de centre-gauche ou construire un p&#244;le de gauche radical ind&#233;pendant ? Cela ne signifie pas qu'une r&#233;&#233;valuation est aujourd'hui impensable en ce qui concerne la strat&#233;gie. Avec le d&#233;veloppement du mouvement altermondialiste, il est possible de repenser certains &#233;l&#233;ments de la strat&#233;gie. Mais pour rouvrir compl&#232;tement le d&#233;bat sur les strat&#233;gies, des questions telles que la propri&#233;t&#233; et l'&#201;tat doivent &#234;tre frontalement abord&#233;es. La question de la propri&#233;t&#233; a commenc&#233; &#224; &#234;tre globalement trait&#233;e, en particulier avec des questions comme les &#171; biens communs &#187; et les services publics. Mais le probl&#232;me est beaucoup plus difficile en ce qui concerne la question de l'&#201;tat et de la violence.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une p&#233;riode de refondation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; cause de la profondeur de la crise touchant la r&#233;f&#233;rence au socialisme, nous connaissons une p&#233;riode de refondation d'un projet radical en Europe. Cela est s&#251;rement vrai aussi pour un certain nombre d'autres r&#233;gions du monde (par exemple l'Am&#233;rique Latine). Il est clair que nombre d'anciennes v&#233;rit&#233;s sont encore valides aujourd'hui. Le capitalisme est toujours bien l&#224;, ce qui signifie que sa critique marxiste reste tout &#224; fait d'actualit&#233;. Mais un processus de refondation est plus profond, plus complexe, qu'un processus de reconstruction. Les anciennes v&#233;rit&#233;s doivent &#234;tre r&#233;assimil&#233;es par des voies nouvelles. Notre chance est que la mont&#233;e des mouvements anti-lib&#233;raux, anti-mondialisation capitaliste et anti-guerre nous aide &#224; faire les deux choses : reconstruire et repenser. Cela repr&#233;sente pour les nouvelles g&#233;n&#233;rations une &#171; exp&#233;rience fondatrice &#187; commune et plan&#233;taire. Elle est riche, car elle est socialement plus largement enracin&#233;e que la radicalisation des ann&#233;es 1960. De nouvelles relations, plus &#233;galitaires, entre les partis et les mouvements sociaux sont en train d'&#234;tre test&#233;es. De nouvelles fa&#231;ons de rassembler des luttes populaires diverses sont exp&#233;riment&#233;es.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Rousset&lt;/strong&gt; est membre de la LCR en France et &#233;galement conseiller pour la Gauche Unie qui regroupe au sein du Parlement europ&#233;en les &#233;lus de plusieurs partis d'extr&#234;me-gauche en Europe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Conte &#224; l'adresse de la jeunesse de mon pays</title>
		<link>http://www.mobilisation.org/article58.html</link>
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		<dc:date>2005-11-26T17:22:13Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Charles Gagnon</dc:creator>


		<dc:subject>Annonce</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Notre camarade Charles Gagnon est d&#233;c&#233;d&#233; d'un cancer dans la soir&#233;e du jeudi 17 novembre &#224; Montr&#233;al. Il avait 66 ans. Nous reproduisons ici l'un des derniers textes qu'il a publi&#233; dans la revue &lt;i&gt;Bulletin d'histoire politique&lt;/i&gt;, vol. 13, no 1.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/rubrique30.html" rel="directory"&gt;D'hier &#224; aujourd'hui&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/mot1.html" rel="tag"&gt;Annonce&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Notre camarade Charles Gagnon est d&#233;c&#233;d&#233; d'un cancer dans la soir&#233;e du jeudi 17 novembre &#224; Montr&#233;al. Il avait 66 ans. Nous reproduisons ici l'un des derniers textes qu'il a publi&#233; dans la revue &lt;a href='http://luxediteur.com/lux/bulletindhistoirepolitique/histoiredumouvementmarxisteleninisteauquebec19731983/' class='spip_out'&gt;Bulletin d'histoire politique&lt;/a&gt;, vol. 13, no 1, avec l'aimable autorisation de son directeur, Robert Comeau.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Il &#233;tait une fois... &lt;br /&gt;Conte &#224; l'adresse de la jeunesse de mon pays&lt;!-- htmlA --&gt; [&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Ce texte a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; &#224; Montr&#233;al le 29 ao&#251;t 2003. Charles Gagnon &#233;tait le (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;!-- htmlB --&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;par &lt;a href='http://www.mobilisation.org/auteur36.html' class='spip_in'&gt;Charles Gagnon&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il &#233;tait une fois dans le Qu&#233;bec d'apr&#232;s Maurice Duplessis des jeunes gens, filles et gar&#231;ons, qui r&#234;vaient d'une soci&#233;t&#233; compl&#232;tement transform&#233;e. Ils ne voulaient plus entendre parler de pauvret&#233;, de discrimination, d'autoritarisme parental, scolaire, patronal ou &#233;tatique. Ils voulaient une soci&#233;t&#233; de justice, de plus grande &#233;galit&#233;, de partage, de solidarit&#233;. Ils avaient eu vent que leurs parents avaient v&#233;cu des jours tr&#232;s difficiles dans les ann&#233;es 1930, celles de la grande crise. Ils avaient entendu parler du fascisme et du stalinisme, des horreurs de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, de l'Holocauste, des bombes atomiques lanc&#233;es sur Hiroshima et Nagasaki. Ils &#233;taient t&#233;moins de la crise existentielle que le cumul de ces &#233;v&#233;nements tragiques avait provoqu&#233;e &#8212; et continuait d'entretenir &#8212; dans la conscience occidentale, europ&#233;enne principalement, et des d&#233;bats qu'elle suscitait entre lib&#233;raux, conservateurs, chr&#233;tiens, communistes, existentialistes... autour de la d&#233;finition d'un nouvel humanisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En m&#234;me temps, ils avaient pu constater que les ann&#233;es de l'apr&#232;s-guerre avaient remis l'&#233;conomie occidentale sur ses rails et avaient &#233;t&#233; une p&#233;riode de progr&#232;s scientifiques et technologiques majeurs, que le syndicalisme avait &#233;largi les droits des travailleurs. Si bien qu'&#224; la diff&#233;rence de leurs parents, dans bien des cas, plusieurs d'entre eux pouvaient &#233;tudier et, du fait m&#234;me, envisager un travail &#224; leur convenance par la suite. Pas tous, bien s&#251;r, mais beaucoup plus que dans le pass&#233;. Et ils ne voyaient pas pourquoi ces nouvelles conditions ne devraient pas &#234;tre &#233;tendues &#224; tous les jeunes. Il y avait assez de richesses, croyaient-ils na&#239;vement, pour que tout le monde puisse en profiter. Ils ne savaient pas, pas encore, qu'en r&#233;gime capitaliste l'accroissement de la richesse a tr&#232;s peu &#224; voir, sinon rien du tout, avec l'extension et l'&#233;quit&#233; de son partage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Partout dans le monde, en Afrique, en Asie, en Am&#233;rique latine, des peuples opprim&#233;s menaient aussi la lutte pour leur &#233;mancipation. Mener la lutte pour son &#233;mancipation, c'&#233;tait alors la mener sur tous les fronts, national, social, des droits individuels, des droits des minorit&#233;s, &#224; tous &#233;gards. Si bien que la jeunesse fut bient&#244;t rejointe par d'importantes couches sociales qui partageaient les m&#234;mes r&#234;ves, du moins en partie, mais qui ne croyaient plus tellement &#224; la possibilit&#233; de les r&#233;aliser sans soumettre l'organisation politique et sociale &#224; des changements importants, sans n&#233;cessairement &#234;tre d'accord avec les moyens que pr&#233;conisaient les &#233;l&#233;ments les plus radicaux de la jeunesse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Vous le savez aussi bien que moi, la jeunesse est radicale (quand on change les choses, on les change de fond en comble) ; la jeunesse est press&#233;e (les discussions politiques &#171; sur les virgules &#187;, les rappels historiques &#224; n'en plus finir, c'est bien ennuyant et &#231;a ne m&#232;ne nulle part) ; la jeunesse est parfois excessive (les &#233;lections, c'est un &#171; pi&#232;ge &#224; cons &#187; ; vive l'action, &#171; &lt;i&gt;do it now !&lt;/i&gt; &#187; ; faisons du bruit, &#231;a va r&#233;veiller les vieux !). C'est ainsi qu'est n&#233; le Front de lib&#233;ration du Qu&#233;bec (FLQ), au coeur du tourbillon qui agitait la soci&#233;t&#233; qu&#233;b&#233;coise, sa frange active, politiquement engag&#233;e &#8212; tourbillon n&#233;, en fait, dans la mouvance de l'opposition syndicale et intellectuelle au duplessisme et dans le sillage d'un nationalisme toujours latent. Quelques douzaines de Bozo-les-culottes entreprirent donc de faire sauter quelques bo&#238;tes aux lettres pour finalement tenter de mettre le feu &#224; la plaine, de cr&#233;er des &#171; focos &#187; (foyers de lutte) &#224; Montr&#233;al et ailleurs en province. Il fallait donner du panache au courage, sortir de la torpeur des porteurs d'eau de notre histoire, renouer avec l'action des valeureux patriotes du si&#232;cle pass&#233;. Une sorte de sous-produit de la R&#233;volution tranquille ou de &#171; dommages collat&#233;raux &#187; !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La R&#233;volution tranquille, en effet, &#233;tait pass&#233;e par-l&#224;. Ce n'est pas rien, la R&#233;volution tranquille, croyez-moi ! En &#224; peine dix ans, dans un tourbillon &#233;tourdissant, le Qu&#233;bec a chang&#233; de visage. Je crois m&#234;me qu'il a un peu chang&#233; d'&#226;me. Je n'insiste pas, vous avez d&#251; entendre parler de l'assurancemaladie, de la syndicalisation des fonctionnaires, des enseignants, de la cr&#233;ation d'une administration publique moderne, de la d&#233;confessionnalisation des institutions et du d&#233;clin subit de la pratique religieuse, de la lib&#233;ralisation des moeurs sexuelles, entre autres ; du d&#233;veloppement marqu&#233; de la scolarisation ; de l'apparition de soci&#233;t&#233;s et d'institutions &#233;conomiques &#233;tatiques et, bient&#244;t, d'entreprises priv&#233;es importantes. Et pour coiffer le tout, et ce n'est pas peu dire, l'apparition de la fiert&#233; d'&#234;tre francophone en Am&#233;rique du Nord, comme apparaissait plus au sud, la fiert&#233; d'&#234;tre noir, d'&#234;tre Latino, d'&#234;tre Africain... Le monde se colorait et le Qu&#233;bec avait sa couleur. Le monde entier r&#233;sistait au &#171; drabe &#187; uniforme de la soldatesque imp&#233;riale. On ne vous lan&#231;ait plus un &#171; &lt;i&gt;don't you speak white !&lt;/i&gt; &#187; dans les restaurants de la Catherine Ouest &#8212; elle n'&#233;tait pas plus &#171; sainte &#187; &#224; l'&#233;poque qu'aujourd'hui &#8212; ou du boulevard D&#233;carie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On ne laisserait pas la r&#233;volution entre les mains des bourgeois et de leur &#201;tat. Un mouvement contestataire prenait forme. &#171; Le joual, expression de notre identit&#233; &#187;, pr&#233;tendaient des &#233;crivains. &#171; Nous ne sommes pas des trousde- culs &#187;, affirmait la sociologue. &#171; Le m&#233;pris n'aura qu'un temps &#187;, d&#233;claraient les syndicats. &#171; Ne comptons que sur nos propres moyens &#187;, pr&#233;conisait une Conf&#233;d&#233;ration des syndicats nationaux (CSN). &#171; L'&#201;tat, rouage de notre exploitation &#187;, proclamait la F&#233;d&#233;ration des travailleurs du Qu&#233;bec (FTQ). &#171; Interdit d'interdire &#187;, clamaient les &#233;tudiants au retour de Paris. &#171; &#192; bas l'imp&#233;rialisme ! &#187;, &#171; Vive le Qu&#233;bec libre ! &#187;, lan&#231;aient les manifestants. &#171; Et nous allons vous mettre tout &#231;a en chanson &#187;, disaient les po&#232;tes. C'est alors que le Parti qu&#233;b&#233;cois (PQ) s'amena et fit une remarquable r&#233;colte. Moins de dix ans apr&#232;s sa cr&#233;ation, il prenait la ma&#238;trise des r&#234;nes de l'&#201;tat avec un programme souverainiste. Ce n'est pas rien, &#231;a non plus. C'&#233;tait une partie du pouvoir. Pour un grand nombre, la naissance du PQ, c'&#233;tait le d&#233;but du grand changement. Mais pas pour tous. Il y avait des trouble-f&#234;tes, des emp&#234;cheurs de danser en rond, contestataires casse-pieds comme certains d'entre vous &#224; l'occasion, qui disaient que le &#171; pouvoir politique &#187;, ce n'est pas le pouvoir, qu'on ne se battait pas pour simplement avoir un &#201;tat fran&#231;ais et des bourgeois francophones. Il y avait toujours de puissants capitalistes qui dictaient, de l'ext&#233;rieur du Qu&#233;bec et, progressivement de l'int&#233;rieur, les r&#232;gles du jeu ; il y avait toujours des pauvres, m&#234;me s'ils pouvaient acheter leurs guenilles en fran&#231;ais.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si la mont&#233;e du PQ avait entra&#238;n&#233; le ralliement de la majorit&#233; des partisans de l'ind&#233;pendance et du progr&#232;s social, l'unanimit&#233; n'existait pas pour autant. Il y avait les irr&#233;ductibles. Les d&#233;bats allaient &#234;tre vigoureux. Ce n'&#233;tait pas vraiment nouveau. D&#232;s les ann&#233;es 1960, le clivage existait : &#171; Le Qu&#233;bec aux Qu&#233;b&#233;cois &#187;, d'un c&#244;t&#233; ; &#171; Le Qu&#233;bec aux travailleurs &#187;, de l'autre. L'opposition qu'on retrouve aujourd'hui entre le Parti qu&#233;b&#233;cois et l'Union des forces progressistes &#8212; pour autant qu'on puisse conna&#238;tre le programme de ladite Union, qui semble se diriger vers la clandestinit&#233; totale- existe en fait depuis le d&#233;but des ann&#233;es 1960. Avant cela, le nationalisme qu&#233;b&#233;cois &#233;tait plut&#244;t &#224; droite et m&#234;me franchement &#224; droite. Les militants progressistes des ann&#233;es 1960, notamment &#224; &lt;i&gt;Parti pris&lt;/i&gt;, avaient invent&#233; le &#171; nouveau nationalisme &#187;, suppos&#233;, comme dans les colonies, &#234;tre porteur de progr&#232;s social.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le FLQ, ai-je dit, avait fait long feu. Ses rangs d&#233;cim&#233;s apr&#232;s la mort du ministre Pierre Laporte en octobre 1970, la police avait investi ce qui en restait. Sauf quelques nostalgiques de la bombette &#8212; dont il reste quelques sp&#233;cimens encore aujourd'hui &#8212; personne n'y voyait plus la voie de l'ind&#233;pendance et du socialisme. Et cela s'expliquait. Malgr&#233; des tentatives de justification (th&#233;orique) de l'action violente, le FLQ &#233;tait demeur&#233; un mouvement essentiellement spontan&#233;iste, o&#249; on mythifiait l'action directe, imm&#233;diate, au d&#233;triment de la r&#233;flexion politique, d'une pens&#233;e strat&#233;gique articul&#233;e aux conditions sociales et culturelles ambiantes. Le marxisme tra&#238;nait par l&#224;, depuis la fin du xix&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle en fait, mais il avait du plomb dans l'aile depuis qu'on avait commenc&#233; &#224; s&#233;rieusement d&#233;monter la m&#233;canique stalinienne qui avait tenu les peuples de l'Est en laisse dans les ann&#233;es 1930 &#224; 1950. Les partis communistes prosovi&#233;tiques, dont le canadien, avaient n&#233;anmoins men&#233; des luttes courageuses, voire h&#233;ro&#239;ques, dans les ann&#233;es 1930 et 1940, dans les syndicats, parmi les ch&#244;meurs. Dans certains pays, la France et l'Italie notamment, ils avaient m&#234;me connu des succ&#232;s &#233;lectoraux non n&#233;gligeables ; ils avaient contribu&#233; &#224; la mise sur pied de &#171; fronts populaires &#187; en Europe &#224; l'approche de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale ; ils avaient particip&#233; &#224; la r&#233;sistance en Espagne, en France, en Yougoslavie, en Gr&#232;ce ; ils avaient m&#234;me eu, croyez-le ou non, de l'influence sur la politique am&#233;ricaine &#224; l'&#233;poque du &lt;i&gt;New Deal&lt;/i&gt;, dans les ann&#233;es 1930-1945, par &lt;i&gt;liberals&lt;/i&gt; interpos&#233;s, avant que Joseph McCarthy ne s'impose et ram&#232;ne l'&#171; Am&#233;rique &#187; dans le droit chemin &#8212; qu'elle n'a plus quitt&#233; depuis lors.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais tout cela appartenait d&#233;j&#224; au plus-que-pass&#233;. Il y a, comme &#231;a, des p&#233;riodes o&#249; l'histoire &#171; d&#233;boule &#187;. De toute fa&#231;on, la jeunesse r&#233;volt&#233;e, je l'ai dit, ne voulait rien savoir de ces d&#233;bats sur la voie du socialisme, sur la strat&#233;gie, sur les conditions objectives et subjectives, etc. La jeunesse voulait de l'action, elle a agi et elle s'est cass&#233; la gueule sur la muraille de l'ordre &#233;tabli. Mais les plus d&#233;termin&#233;s n'allaient pas jeter l'&#233;ponge. Une erreur de parcours, une erreur d'aiguillage, &#231;a se corrige. On avait lev&#233; le nez sur les le&#231;ons de l'histoire, on avait crach&#233; sur les id&#233;ologies, ces s&#233;r&#233;nades que la droite et la gauche se lan&#231;aient au visage depuis des d&#233;cennies. On avait err&#233;. Il fallait en prendre acte. Pour faire la r&#233;volution, il faut bien comprendre la situation, analyser les conditions sociales, les bases &#233;conomiques, les courants id&#233;ologiques, les &#171; conditions objectives et subjectives &#187;, avait dit L&#233;nine. Bref, il faut saisir les contradictions qui animent la vie sociale et dont la r&#233;solution est susceptible de provoquer des transformations majeures, le grand changement, la r&#233;volution.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ce qu'affirmait &lt;i&gt;Pour le parti prol&#233;tarien&lt;/i&gt;, entre autres documents de l'&#233;poque. Parue en 1972, la brochure r&#233;sumait les &#233;changes d'un noyau de militants et d'une militante issus de groupes populaires dont les Comit&#233;s d'action politique (CAP). Mais, malheureusement, &lt;i&gt;Pour le parti prol&#233;tarien&lt;/i&gt;&lt;!-- htmlA --&gt; [&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Charles Gagnon/L'&#201;quipe du journal, Pour le parti prol&#233;tarien, Montr&#233;al, (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;!-- htmlB --&gt; &#233;tait du &#171; marxisme vulgaire &#187;, comme disaient certains, bien connect&#233;s aux groupes europ&#233;ens, fran&#231;ais et belges notamment.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#199;a tombait bien. Cette carence d'id&#233;ologie allait &#234;tre combl&#233;e et comment ! Il y avait en Asie, en Chine plus pr&#233;cis&#233;ment, un vieux monsieur qui, apr&#232;s des ann&#233;es de lutte arm&#233;e, avait lib&#233;r&#233; son pays de l'occupation japonaise et des capitalistes occidentaux qui contr&#244;laient certaines r&#233;gions du pays, un quasi-continent, et avait r&#233;ussi &#224; r&#233;unir des r&#233;gions autrefois soumises aux seigneurs de guerre locaux en un pays unifi&#233; sous un gouvernement central &#8212; il &#233;tait, bien s&#251;r, accompagn&#233; de quelques camarades et autres compagnons de route &#8212; et la route avait &#233;t&#233; longue &#8212; qui finirent par lui vouer un culte &#224; en rendre Joseph Staline jaloux. Un vieux monsieur atypique qui &#233;tait en train de se gagner, en partie en raison de ce culte, le respect de certains chefs d'&#201;tat occidentaux et, plus encore, des militants de nombreux mouvements de lib&#233;ration du tiersmonde. Or ce vieux monsieur avait trouv&#233; la faille qui expliquait l'&#233;chec de la construction du socialisme en Union sovi&#233;tique : le r&#233;visionnisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et voil&#224; que, gr&#226;ce &#224; Mao Zedong, le leader chinois charismatique, les jeunes r&#233;volt&#233;s, qui refusaient de prendre place dans la caravane des partis traditionnels, allaient pouvoir se r&#233;concilier pleinement avec le marxisme &#8212; la chose avait commenc&#233; d&#232;s les ann&#233;es 1960, en fait, mais sur le mode mineur, de ce c&#244;t&#233;-ci de l'Atlantique en particulier. Il y avait donc un marxisme non corrompu par les politiciens au pouvoir, les politiciens corrompus par le pouvoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La route serait longue, le parcours sinueux, soit, mais le d&#233;nouement serait glorieux. Les Chinois en avaient fait la preuve ; les Vietnamiens &#233;taient en train de le confirmer. La voie de la victoire &#233;tait trac&#233;e ; il s'agissait de se l'approprier, de l'approfondir et de l'appliquer aux contradictions propres &#224; son pays. C'est ainsi que naquirent, &#224; la fin des ann&#233;es 1960 et au d&#233;but des ann&#233;es 1970, divers groupes marxistes-l&#233;ninistes (appellation qui servait &#224; distinguer les &#171; vrais &#187; communistes des r&#233;visionnistes, c'est-&#224;-dire ces communistes qui, sous la coupe de Moscou, avaient en fait abandonn&#233; la doctrine de Marx et de L&#233;nine).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce courant exercerait un v&#233;ritable attrait sur une partie de la jeunesse &#233;tudiante et bon nombre d'organismes populaires. En moins de cinq ans, plusieurs de ces groupes allaient multiplier leurs effectifs et se regrouper pour former des organisations plus larges, de quelques milliers de personnes, principalement, pour ce qui est du Qu&#233;bec et du Canada, le Parti communiste ouvrier (PCO) et l'organisation EN LUTTE ! (en majuscules toujours, s'il vous pla&#238;t !&lt;!-- htmlA --&gt; [&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Sachez que lors du congr&#232;s de dissolution d'EN LUTTE ! en 1982, ses membres (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;!-- htmlB --&gt;). Bien d&#233;cid&#233;e &#224; donner des assises th&#233;oriques incontournables &#224; son action, cette jeunesse n'en avait pas pour autant rompu avec son activisme. Sauf que celui-ci prendrait d'autres formes. Il ne s'agissait plus tant de faire des coups fumants pour attirer l'attention, &#171; &#233;veiller les consciences &#187;, que de mener une lutte id&#233;ologique incessante pour diffuser sa ligne politique au plus grand nombre et recruter de nouveaux adeptes, parmi les &#233;tudiants, dans le mouvement ouvrier et les groupes populaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les groupes plus importants publiaient un hebdomadaire qui faisait conna&#238;tre les luttes populaires et syndicales et comprenait des articles de fond sur les questions sociales et politiques. Ces journaux &#233;taient diffus&#233;s largement dans les maisons d'enseignement, aux portes des usines et, parfois, dans la rue ou les stations de m&#233;tro. La police n'&#233;tait pas plus tol&#233;rante qu'aujourd'hui, peut-&#234;tre moins, mais avec le temps on &#233;tait arriv&#233; &#224; tromper sa vigilance plus souvent qu'autrement. Et, tout comme les anars d'aujourd'hui, les marxistes ne l&#233;sinaient pas sur la d&#233;nonciation de la r&#233;pression. Ils d&#233;non&#231;aient beaucoup de monde, beaucoup d'institutions : les partis politiques, les directions syndicales, les bourgeois, les petits bourgeois ; sans compter l'imp&#233;rialisme, le racisme, le patriarcat, le chauvinisme de grande nation, le nationalisme de droite, la religion, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et ils agissaient, conform&#233;ment &#224; leurs convictions. Distribution du journal &#224; partir parfois de cinq heures du matin, rassemblements de soutien aux luttes en cours, pr&#233;sence sur des lignes de piquetage habituellement assez muscl&#233;es merci, grandes manifestations de solidarit&#233; le 8 mars (journ&#233;e de la femme) et le premier mai (journ&#233;e des travailleurs) &#8212; ce sont les marxistes, soit dit en passant, qui ont r&#233;introduit la c&#233;l&#233;bration de ces deux f&#234;tes internationales au Qu&#233;bec et au Canada, les syndicats, le mouvement des femmes et les groupes populaires reprenant ensuite le flambeau, un flambeau en voie d'extinction depuis quelques ann&#233;es d&#233;j&#224; &#8212; r&#233;unions de cuisine avec les personnes int&#233;ress&#233;es, etc. Les militants &#233;taient alors &#171; en devoir &#187; pratiquement 7 jours par semaine, 52 semaines par ann&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Fruit d'une coalition de groupes marxistes (l&#233;ninistes et trotskistes) et populaires, le Comit&#233; de solidarit&#233; avec les luttes ouvri&#232;res (CSLO) a jou&#233; un r&#244;le important dans plus d'une lutte ouvri&#232;re, Shellcast, Firestone, Pratt &amp; Whitney, Ogilvy, contre le gel des salaires, etc., en animant des comit&#233;s de soutien, en se joignant aux piquets ouvriers, en distribuant des tracts, en formant parfois des comit&#233;s de lecture autour du journal, en r&#233;unissant les femmes des gr&#233;vistes, en se joignant &#224; des groupes populaires &#8212; en contribuant m&#234;me &#224; leur mise sur pied, comme dans le cas des garderies qui naissaient &#224; l'&#233;poque &#8212; en d&#233;non&#231;ant les profs r&#233;actionnaires dans les coll&#232;ges et les universit&#233;s, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; ce regroupement d'&#233;l&#233;ments provenant des groupes populaires, des syndicats et des groupes marxistes (trotskystes et l&#233;ninistes) au sein du CSLO, on assistait &#224; l'adh&#233;sion, volontaire soit dit en passant, de bon nombre de militants &#224; l'une ou l'autre des organisations marxistes et, dans certains cas, au ralliement de groupes populaires ou communautaires entiers &#224; ces m&#234;mes organisations. Si bien que, petit &#224; petit, bien des groupes jusque-l&#224; autonomes se sont vus entra&#238;n&#233;s dans les rivalit&#233;s des diverses organisations marxistes qui s'entre-d&#233;chiraient pour, pr&#233;tendaient-elles, &#171; assurer le triomphe de la ligne juste &#187;. Ce sont sans doute les garderies et certaines cliniques populaires (de sant&#233;) qui ont le plus souffert de ces affrontements quasi quotidiens. Voil&#224;, &#224; n'en pas douter, qui appartient au passif du mouvement marxiste. Mais avant de pr&#233;tendre que les marxistes ont tu&#233; le mouvement communautaire, il y aurait certaines pr&#233;cautions &#224; prendre. Le mouvement est-il vraiment mort ? Et la d&#233;mobilisation ind&#233;niable qui a caract&#233;ris&#233; les ann&#233;es 1980 a-t-elle eu pour seule cause, pour principale cause, l'action des marxistes au cours des ann&#233;es 1970 ? La r&#233;ponse &#224; cette question n'est sans doute pas aussi claire et nette qu'on l'affirme parfois. On devrait au moins tenir compte du fait que l'affaiblissement des luttes populaires &#8212; tout comme l'abandon de la lutte pour le parti r&#233;volutionnaire, d'ailleurs &#8212; a &#233;t&#233; un ph&#233;nom&#232;ne g&#233;n&#233;ralis&#233; au cours des ann&#233;es 1980, aussi bien en Europe et en Am&#233;rique latine qu'ici. Sans pr&#233;tendre qu'il y a l&#224; un rapport de causalit&#233;, il n'est pas inutile de noter que le ph&#233;nom&#232;ne en question a co&#239;ncid&#233; avec la prise de conscience des limites et parfois m&#234;me du cul-de-sac des luttes r&#233;volutionnaires qui avaient suscit&#233; l'enthousiasme dans les ann&#233;es 1960 et 1970, en Afrique, en Asie et en Am&#233;rique latine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, la lutte pour le parti s'est poursuivie rondement au cours des ann&#233;es 1970 et de tr&#232;s nombreux militants et militantes partageaient cet objectif. Des groupes de th&#233;&#226;tre, des groupes musicaux, des groupes culturels et bon nombre d'intellectuels, des enseignants notamment, ont, sans n&#233;cessairement adh&#233;rer &#224; une organisation marxiste, apport&#233; leur contribution au mouvement d'ensemble, soit en l'alimentant de leur r&#233;flexion et de leurs interventions, soit en reprenant les propos des organisations dans leurs activit&#233;s. Bref, les marxistes-l&#233;ninistes &#233;taient pr&#233;sents partout ou presque, y compris sur la sc&#232;ne internationale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; la fin des ann&#233;es 1970 en effet, EN LUTTE ! , qui entretenait des liens avec de nombreuses organisations marxistes &#224; travers le monde, lan&#231;ait un appel &#224; la cr&#233;ation d'une internationale sans d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard de tout parti au pouvoir, qu'il fut chinois, cor&#233;en ou albanais ; l'histoire avait amplement montr&#233; que cet asservissement &#224; un parti au pouvoir contre aide financi&#232;re, conduisait in&#233;vitablement &#224; la d&#233;pendance id&#233;ologique. C'est ainsi que l'organisation en vint &#224; publier un mensuel en trois &#233;ditions, fran&#231;aise, anglaise et espagnole, &lt;i&gt;Forum international&lt;/i&gt;, publication qui s'ajoutait au journal hebdomadaire et &#224; la revue &lt;i&gt;Unit&#233; prol&#233;tarienne&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;Forum international&lt;/i&gt; re&#231;ut un accueil chaleureux de plusieurs partis et organisations en Europe, en Am&#233;rique latine et de militants en exil de Chypre, de Turquie et d'Iran. On aurait donc tort de r&#233;duire l'action des marxistes-l&#233;ninistes &#224; la seule production d'un discours compl&#232;tement d&#233;connect&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais discours il y a eu. Cela ne fait pas de doute. Discours imposant, discours coh&#233;rent, discours radical. Que disait-il ? Faisons court : la construction du socialisme et puis du communisme, c'est-&#224;-dire l'&#233;tape ultime du partage int&#233;gral des richesses, de l'&#233;galit&#233; de tous en droit, passe obligatoirement par la r&#233;volution prol&#233;tarienne, processus au cours duquel la prise du pouvoir politique n'est qu'une &#233;tape qui doit &#234;tre suivie par la collectivisation des moyens de production, qui deviennent alors propri&#233;t&#233; commune de tous les habitants du pays. Cette &#233;tape se d&#233;roule sous la direction de la classe ouvri&#232;re ; c'est la phase de la dictature du prol&#233;tariat. L'instrument de la dictature, c'est le parti du prol&#233;tariat, commun&#233;ment appel&#233; &#171; parti communiste &#187;. C'est ainsi qu'&#224; travers leurs activit&#233;s d'agit-prop, les groupes marxistesl&#233;ninistes des ann&#233;es 1970 s'employaient &#224; construire le parti qui prendrait la direction des masses populaires et les conduirait au pouvoir. Les jeunes militants marxistes-l&#233;ninistes sont alors habit&#233;s par un id&#233;al, la recherche d'un absolu auquel ils sont pr&#234;ts &#224; consacrer leur vie, pour le service duquel ils sont pr&#234;ts &#224; transformer leur fa&#231;on de vivre, comme les chr&#233;tiens d'hier, comme bon nombre de croyants d'aujourd'hui. Il s'agit ni plus ni moins d'adopter et d'appliquer des principes et un style de vie qui se rapprochent le plus possible de ce qu'on con&#231;oit comme devant &#234;tre la r&#232;gle dans la soci&#233;t&#233; communiste. Un peu &#224; la mani&#232;re des moines du Moyen &#194;ge qui voulaient vivre leur christianisme au quotidien, &#224; l'abri de l'immoralisme ambiant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au coeur de cette d&#233;marche, la lutte contre les in&#233;galit&#233;s. On aura des cercles de lecture et des sessions de formation pour permettre &#224; tous, les ouvriers au premier titre, de s'approprier les rudiments d'une analyse politique de base, d'inspiration marxiste bien s&#251;r, de fa&#231;on &#224; ce que chacun puisse participer pleinement aux d&#233;bats qui entourent les strat&#233;gies &#224; &#233;tablir, les tactiques &#224; adopter, les actions &#224; mener. Cela donnera lieu &#224; la cr&#233;ation de l'Atelier ouvrier, destin&#233; sp&#233;cialement &#224; la constitution de petits noyaux d'ouvriers d'une m&#234;me entreprise. On &#233;tablira des r&#232;gles devant r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s entre les hommes et les femmes ; on visera &#224; ce qu'il y ait des femmes dans les postes de direction ; on organisera des services de garde d'enfants lors des &#233;v&#233;nements publics. Et puis, apr&#232;s quelques d&#233;rapages, on m&#232;nera aussi la lutte contre la discrimination &#224; l'&#233;gard des homosexuels. La d&#233;termination du montant des cotisations prendra les enfants en compte. C'est heureux, car ceux qui ont des salaires au-dessus de la moyenne paient des cotisations tout autant au-dessus de la moyenne ; dans certains cas, ce n'est pas peu. Les permanents sont, sans exception, r&#233;mun&#233;r&#233;s sur la base des salaires des travailleurs non sp&#233;cialis&#233;s. Voil&#224; qui s'appelle vivre &#224; la hauteur de ses id&#233;aux... ou presque.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'id&#233;al, c'est la morale prol&#233;tarienne, dont on trouve des illustrations dans des romans russes, chinois ou albanais, une morale du courage, du don de soi, de l'oubli de soi pour la cause. La cause est le dieu des militants, comme le capital est celui de l'ennemi. Tout doit &#234;tre mesur&#233; &#224; l'aune de la cause... avec des variantes, bien s&#251;r. Ainsi, pour certains, vivre en concubinage, fumer un joint, fr&#233;quenter les bars underground, c'est petit-bourgeois ; pour d'autres, l'homosexualit&#233; est une d&#233;viation id&#233;ologique &#8212; c'est d&#233;j&#224; le langage politiquement correct qui s'insinue ; c'est la r&#233;apparition d'un discours moralisateur &#224; la sauce prol&#233;tarienne. Le sentiment de l'urgence militante est tel qu'au milieu des ann&#233;es 1970, il y aura de jeunes couples qui se demanderont s'ils sont &#171; autoris&#233;s &#187; &#224; faire des enfants.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand on vit suivant une morale aussi rigoureuse, il arrive qu'on soit tent&#233;, par frustration peut-&#234;tre, de voir si, autour de soi, elle est correctement appliqu&#233;e. Les responsables se verront ainsi charg&#233;s de veiller aux bonnes moeurs de leur entourage ; intervenir aupr&#232;s des couples en difficult&#233;, dans les cas de violence conjugale ou de discrimination &#224; l'&#233;gard des gais et, plus largement, d'&#234;tre &#224; l'aff&#251;t des d&#233;viations id&#233;ologiques ou politiques. Le contr&#244;le est parfois serr&#233;, l'autocensure est la r&#232;gle : on a vu des noyaux de militants se r&#233;unir &#224; quatre ou cinq reprises pour s'entendre sur le contenu d'un tract d'appui &#224; des gr&#233;vistes (je crois savoir que la gr&#232;ve &#233;tait toujours en cours au moment de la sortie du tract. Ouf !) Progressivement, sans que personne ou presque n'en prenne vraiment conscience, on se retrouve en train de construire une communaut&#233; id&#233;ale au sein d'une soci&#233;t&#233; domin&#233;e par l'id&#233;ologie bourgeoise, de plus en plus individualiste.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;T&#226;chons quand m&#234;me de ne pas consid&#233;rer les choses de fa&#231;on trop simpliste &#8212; le moins possible en tout cas. Il y a une face positive &#224; ce communautarisme : on constitue ainsi une collectivit&#233; o&#249; la solidarit&#233; occupe la place centrale qu'elle devrait occuper dans la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral. Mais, &#224; trop se distinguer de son entourage, on court le risque d'&#234;tre moins sensible &#224; ses pr&#233;occupations, grandes et petites, on court le risque de voir le monde de fa&#231;on biais&#233;e. Vous avez de gros mots sur le bout de la langue, non ? Dogmatisme, sectarisme, peut-&#234;tre ? Vous n'avez pas tout &#224; fait tort. Il ne fait pas de doute que bien des marxistes-l&#233;ninistes ont c&#233;d&#233; au dogmatisme, c'est-&#224;-dire qu'ils ont, dans les faits, conf&#233;r&#233; un caract&#232;re transcendantal &#224; leur ligne politique, y inclus leur morale. Toute communaut&#233;, tout regroupement qui porte ses principes &#224; ce niveau finit in&#233;vitablement par se comporter comme une secte. Sans v&#233;ritablement mesurer la port&#233;e de l'entreprise, sans concevoir le caract&#232;re irr&#233;aliste, utopique m&#234;me, de la chose, les marxistes-l&#233;ninistes &#8212; ceux d'EN LUTTE ! &#224; tout le moins ; il est possible qu'au PCO on ait mis&#233; davantage sur la puret&#233; de la ligne politique et moins sur celle de la morale prol&#233;tarienne &#8212; ont voulu vivre comme s'ils constituaient une &#171; soci&#233;t&#233; &#187; socialiste au sein de la soci&#233;t&#233; ambiante qui ne l'&#233;tait pas, il va sans dire. C'est le comportement qu'on retrouve, &#224; des degr&#233;s divers, dans les sectes religieuses, tout comme dans les marges radicales, fondamentalistes des grandes religions, qui, par exemple, pr&#233;sentent leur guerre comme l'expression de la volont&#233; divine ou, &#224; l'oppos&#233;, posent leur d&#233;sir de paix comme antidote aux guerres en cours ou &#233;ventuelles.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette communaut&#233; politique avait donc de bons c&#244;t&#233;s, dont la camaraderie et la solidarit&#233;, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, n'&#233;taient pas les moindres. De fa&#231;on plus pratique, les principales organisations marxistes ont &#233;t&#233; de formidables &#233;coles de formation, car on y pratiquait le culte du travail bien fait. C'est l&#224; que des dizaines de militants ont fait leurs premi&#232;res armes comme organisateurs, journalistes, imprimeurs, libraires, conf&#233;renciers, etc. D'autres mettront leurs talents artistiques en pratique, chant, musique, th&#233;&#226;tre, dessin... Cette formation n'&#233;tait pas laiss&#233;e au hasard ; souvent, les plus exp&#233;riment&#233;s organisaient des sessions &#224; l'intention des nouveaux. Bon nombre d'entre eux se retrouvent aujourd'hui dans les m&#233;dias, les syndicats et les organismes communautaires. Certains, hommes et femmes, qui n'&#233;taient parfois jamais sortis de Montr&#233;al, se sont retrouv&#233;s, du jour au lendemain, responsables de l'organisation et de toutes ses activit&#233;s &#224; Toronto, &#224; Vancouver ou &#224; Calgary...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les marxistes ont ainsi men&#233; des luttes et constitu&#233; un milieu de formation pour les membres. Le mouvement marxiste-l&#233;niniste a constitu&#233; un lieu de culture important. Le marxisme, il convient de le redire, n'est pas une supercherie et ceux et celles qui l'ont d&#233;fendu n'&#233;taient pas des escrocs. Mais leurs adversaires n'ont voulu retenir que leur discours, je dirais m&#234;me que le c&#244;t&#233; dogmatique de leur discours.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, pendant une dizaine d'ann&#233;es, les marxistes-l&#233;ninistes qui, pour la plupart, avaient fait de la lutte ouvri&#232;re contre le capital la contradiction principale de la soci&#233;t&#233;, secondarisant ainsi la lutte nationale, ce qui a terni leur histoire d'une tache ind&#233;l&#233;bile, que dis-je ? ce qui a fait d'eux des tra&#238;tres &#224; la nation &#8212; comme vous voyez, les marxistes-l&#233;ninistes n'avaient pas &#233;puis&#233; toutes les ressources du dogmatisme &#8212; ils ont men&#233; de nombreuses luttes aux c&#244;t&#233;s des syndicats et des organisations populaires &#8212; ce pourquoi on les a accus&#233;s de faire du &#171; noyautage &#187; (il serait plus juste de parler ici d'entrisme), sauf que, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, ils ne cachaient pas leur all&#233;geance &#8212; ils ont diffus&#233; largement leurs convictions par l'&#233;crit et la parole, par des chants et des spectacles qui, il faut le reconna&#238;tre, n'ont pas toujours emport&#233; l'adh&#233;sion de la critique artistique ; ils ont men&#233; une critique acharn&#233;e et parfois outranci&#232;re des institutions &#233;conomiques et politiques, sans oublier les syndicats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi qu'ils cherchaient &#224; faire partager leur r&#234;ve r&#233;volutionnaire. Comme des milliers d'autres, hier et aujourd'hui, ils consid&#233;raient l'ordre &#233;tabli du capital et du superpouvoir imp&#233;rialiste comme tout &#224; fait contraire au bien-&#234;tre de la soci&#233;t&#233;, de la grande majorit&#233; de la population. &#192; la diff&#233;rence de milliers d'autres qui se contentaient de d&#233;noncer &#8212; ce qui n'est pas inutile, soit dit en passant &#8212; ils ont cherch&#233; une voie pour s'attaquer &#224; cet ordre &#233;tabli, pour l'affaiblir et finalement l'abolir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais, deux ans &#224; peine apr&#232;s le r&#233;f&#233;rendum de 1980, EN LUTTE ! et la plupart des organisations marxistes qu&#233;b&#233;coises, canadiennes et &#233;trang&#232;res disparaissaient compl&#232;tement. On se demande encore pourquoi exactement. Pour plusieurs, la disparition de ces organisations compl&#232;tement &#171; capot&#233;es &#187; allait, pour ainsi dire, de soi. Elles ne pouvaient pas durer. Pourtant, il y a des sectes &#8212; si on peut traiter les organisations marxistes ainsi, un peu abusivement quand m&#234;me &#8212; qui ont la vie dure, comme chacun sait. Que s'est-il pass&#233; pour que les principales organisations marxistes s'effondrent ainsi, subitement, au d&#233;but des ann&#233;es 1980 ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Bien des explications ont &#233;t&#233; avanc&#233;es. Parmi les plus tenaces, leur appel &#224; l'annulation lors du r&#233;f&#233;rendum de 1980 sur la souverainet&#233;-association. On a m&#234;me accus&#233; les marxistes d'avoir concouru &#224; la d&#233;faite du &#171; oui &#187;. Mais, il me semble que tous les marxistes-l&#233;ninistes auraient pu voter trois fois chacun pour le &#171; oui &#187; que cela n'aurait pas chang&#233; grand-chose. Bien qu'il semble qu'au PCO, l'&#171; erreur r&#233;f&#233;rendaire &#187; ait pu jouer un r&#244;le non n&#233;gligeable dans sa disparition. Quoi qu'il en soit, l'&#171; erreur &#187; en question n'a s&#251;rement rien eu &#224; voir avec la disparition quasi compl&#232;te du mouvement marxiste-l&#233;niniste &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On a aussi dit que c'&#233;tait la lourdeur de leur organisation et, plus sp&#233;cifiquement, le caract&#232;re oppressif que cela repr&#233;sentait pour les femmes au premier chef. Et lourdeur il y avait &#8212; j'en ai parl&#233; plus haut. Mais, si on a pu parler d'oppression des femmes dans les organisations marxistes, c'est bien davantage en se r&#233;f&#233;rant &#224; un f&#233;minisme radical &#8212; qui souhaitait rien de moins que &#171; f&#233;miniser &#187; la politique ; alors qu'il s'agissait peut-&#234;tre davantage de l'humaniser &#8212; qu'en examinant les nombreuses mesures mises en place sur ce terrain, qu'en comparant ce qui se passait au sein du mouvement et ce qui se passait dans la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral. Bien s&#251;r, quand on veut &#233;liminer toute trace de discrimination &#224; l'&#233;gard des femmes en moins de douze mois, on risque fort de ne jamais se satisfaire d'un parcours lent et difficile, mais n&#233;anmoins g&#233;n&#233;ralement positif.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour ce qui est d'EN LUTTE ! &#224; tout le moins, je crois que l'affaire est plus s&#233;rieuse, si je puis dire, en ce qu'elle concerne les assises id&#233;ologiques non seulement de ses activit&#233;s, mais de son projet m&#234;me. Alors quoi ? &#192; la lourdeur organisationnelle, au malaise des femmes, il faut encore ajouter deux facteurs qui ont concouru &#224; la remise en question du projet d'EN LUTTE ! : la stagnation du recrutement en milieu ouvrier qui se manifestait depuis la fin des ann&#233;es 1970 et, la &#171; cerise sur le g&#226;teau &#187;, la remise en question du marxisme-l&#233;ninisme tel que le pratiquaient EN LUTTE ! et bien d'autres organisations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#233;cart entre le discours d'EN LUTTE ! &#8212; et son action dans une cert a i n e mesure &#8212; et celui du mouvement ouvrier s'est creus&#233; du seul fait que le radicalisme du mouvement ouvrier s'est estomp&#233; &#224; la fin des ann&#233;es 1970 : la p&#233;riode des grandes gr&#232;ves, des occupations d'usines, des barrages routiers (Saint-J&#233;r&#244;me, Sept-&#206;les) est chose du pass&#233;. Le pr&#233;sident Louis Laberge de la FTQ ne pr&#233;conise plus de &#171; casser le syst&#232;me &#187; : il concocte le projet de contribuer, &#224; m&#234;me les &#233;conomies des travailleurs, au financement de l'entreprise priv&#233;e pour cr&#233;er ou maintenir des emplois, et la CSN lui embo&#238;tera le pas quelques ann&#233;es plus tard.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant ce temps, le discours des marxistes poursuit sa route comme si de rien n'&#233;tait. Il y a deux choses qu'il faut savoir distinguer : exprimer des opinions politiques et faire de la politique. N'importe qui peut, si c'est sa conviction, affirmer en tout temps la n&#233;cessit&#233; de la r&#233;volution, travailler &#224; en faire la preuve et &#224; faire valoir ses opinions. Il exprime sa pens&#233;e ; libre aux autres de l'entendre. Faire de la politique, c'est travailler &#224; r&#233;unir le plus grand nombre de personnes autour d'un projet de transformation plus ou moins radicale de la soci&#233;t&#233;. Une telle entreprise ne peut pas se mener dans l'abstrait des principes ; elle se m&#232;ne dans une soci&#233;t&#233; donn&#233;e &#224; un moment donn&#233;. Les marxistes-l&#233;ninistes n'ont pas toujours su faire cette distinction. Finalement, je crois qu'EN LUTTE ! a connu une crise de conscience dont les tenants et aboutissants n'&#233;taient pas toujours clairs, une crise qui reposait sur le sentiment plus ou moins confus de la fragilit&#233; des bases th&#233;oriques de son id&#233;ologie. Pour faire court, EN LUTTE ! a &#233;chou&#233; dans sa d&#233;marche pour comprendre et expliquer la nature du &#171; r&#233;visionnisme &#187;, en d'autres termes pour comprendre l'&#233;volution, le parcours du mouvement communiste, malgr&#233; les efforts importants consacr&#233;s &#224; cette t&#226;che au cours des derni&#232;res ann&#233;es de son existence. Or, si on n'arrivait pas &#224; fournir une explication mat&#233;rialiste, coh&#233;rente, convaincante du r&#233;visionnisme, il devenait difficile, sinon impossible, de pr&#233;senter le marxisme-l&#233;ninisme, cens&#233; &#234;tre l'antidote du r&#233;visionnisme, comme une voie distincte de celle des communistes prosovi&#233;tiques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au d&#233;part, le probl&#232;me se pr&#233;sentait comme suit. Suivant le grand Mao, le r&#233;visionnisme sovi&#233;tique r&#233;sultait de l'abandon des principes du marx i s m el&#233;ninisme par le Parti sovi&#233;tique et ceux qui suivaient la m&#234;me ligne, les p a rt i s italien et fran&#231;ais, tout comme ceux de l'Europe de l'Est, &#224; l'exception du Parti du travail de l'Albanie, dont le leader Enver Hoxha avait &#233;t&#233; le premier &#224; attacher le grelot &#224; propos du r&#233;visionnisme au sein du Kominform&lt;!-- htmlA --&gt; [&lt;a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='Le Kominform a remplac&#233; le Komintern, la 3e Internationale communiste, apr&#232;s (...)' id='nh4'&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;!-- htmlB --&gt;. Or le marxisme est une philosophie &#8212; ou une id&#233;ologie, si vous pr&#233;f&#233;rez &#8212; mat&#233;rialiste, qui explique l'&#233;volution des soci&#233;t&#233;s non pas par les id&#233;es, mais, au premier chef, par les conditions mat&#233;rielles qui y pr&#233;valent. A u t rement dit, l'id&#233;ologie dominante dans toute soci&#233;t&#233; est cens&#233;e &#234;tre le pendant, sorte de sous-produit, de l'ord re &#233;conomique et social qui s'y re t ro u v e . Je simplifie un peu les choses, bien s&#251;r, mais ainsi sont les contes : ils vont &#224; l'essentiel et laissent peu de place &#224; la dialectique. Rupture du discours convenu : l'&#233;volution de l'URSS et des pays de l'Est n'aurait pas &#233;t&#233; &#171; d&#233;termin&#233;e en derni&#232;re instance &#187;, comme disait le grand Louis Althusser (philosophe fran&#231;ais prestigieux dans les ann&#233;es 1960), par les nouvelles conditions &#233;conomiques et sociales mises en place par le pouvoir &#171; prol&#233;tarien &#187;, mais par les id&#233;es des dirigeants du parti. Question troublante pour un marxiste en lutte contre le r&#233;visionnisme, qui lutte contre le r&#233;visionnisme parce que, croit-il, celui-ci a pr&#233;sid&#233; &#224; l'&#233;chec du communisme en URSS et ailleurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais malgr&#233; le fait que le d&#233;bat ait surtout &#233;t&#233; men&#233; sur le terrain du r&#233;visionnisme, c'est toute la th&#233;orie de la r&#233;volution &#233;labor&#233;e par L&#233;nine et codifi&#233;e par Staline qui &#233;tait en cause. Plusieurs rejetaient alors le stalinisme et doutaient fortement &#8212; c'est le moins qu'on puisse dire &#8212; de la dictature du prol&#233;tariat comme forme de passage au socialisme. Il faudrait se rendre &#224; l'&#233;vidence que la r&#233;volution ne peut pas se r&#233;sumer &#224; un changement de la garde aux commandes de l'&#201;tat. Car le pouvoir est une r&#233;alit&#233; trop &#233;crasante et trop diffuse &#224; la fois pour qu'on puisse penser qu'il se retrouve enti&#232;rement entre les mains des puissants de l'&#233;conomie et de la politique. Mais cela fera l'objet d'un autre conte...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Personnellement, j'avais acquis la conviction en 1980 que le marxisme tel que remis en selle dans les ann&#233;es 1970 par des groupes comme EN LUTTE ! ne tenait plus la route&lt;!-- htmlA --&gt; [&lt;a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir mes textes Quelques le&#231;ons d'histoire, Pour une lutte cons&#233;quente contre (...)' id='nh5'&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;!-- htmlB --&gt;. Int&#233;rieurement, je r&#234;vais de brasser de nouveau les cartes de l'histoire pour en faire appara&#238;tre les enseignements de fa&#231;on moins &#233;troite. Entreprise colossale pour laquelle EN LUTTE !, en pleine crise politique et organisationnelle, ne constituait s&#251;rement pas le cadre appropri&#233;. L'humeur n'&#233;tait pas aux d&#233;bats th&#233;oriques &#224; EN LUTTE ! en 1980 ; elle &#233;tait aux critiques et aux r&#233;criminations de toutes sortes : faible p&#233;n&#233;tration dans la classe ouvri&#232;re, surcharge de travail, discrimination des femmes, &#224; quoi s'ajouta, en derni&#232;re heure, celle des homosexuels. La foire d'empoigne, quoi !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Un beau conte, vraiment ? &#187; me direz-vous. Eh oui ! Des milliers de jeunes gens, ici et ailleurs dans le monde, engag&#233;s dans une lutte pour transformer la soci&#233;t&#233; dans le sens d'une plus grande justice, d'une plus grande solidarit&#233; ; une lutte que personnellement j'ai v&#233;cue dans l'enthousiasme. Je savais pourquoi je me levais t&#244;t, pourquoi je me couchais tard. Je retrouvais mes camarades avec joie. Ensemble, nous allions quelque part ; nous savions o&#249; nous allions et pourquoi. Et nous avions des id&#233;es sur la fa&#231;on d'y arriver. On ne se posait pas trop de questions ni sur notre objectif, ni sur le sens de la vie, ni sur notre identit&#233;, je sais... On aurait d&#251;, sans doute. J'en conviens. Mais nous avions voulu aller trop vite et avons laiss&#233; tomber tout d'un coup les questions que les intellectuels, les &#233;crivains, les artistes, les historiens avaient pos&#233;es de diverses fa&#231;ons depuis la Deuxi&#232;me Guerre mondiale et jusqu'&#224; l'&#233;closion du mouvement de la jeunesse au d&#233;but des ann&#233;es 1960. Nous avions laiss&#233; tomber cette recherche consciente d'un nouvel humanisme en nous concentrant trop uniquement sur les conditions mat&#233;rielles de son av&#232;nement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un beau conte, s'il vous incite &#224; ne pas assassiner le Mozart qu'il y a en vous, &#224; ne pas vous isoler de votre entourage et &#224; mener la lutte les yeux grands ouverts.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette lutte est toujours devant nous, devant vous. Une lutte dans laquelle, je crois bien, seule la jeunesse peut s'engager avec enthousiasme, sans arri&#232;re-pens&#233;e. Et l'enthousiasme de la jeunesse, celle d'hier comme celle d'aujourd'hui, me convient mieux, tout compte fait, que la capitulation et le cynisme de plusieurs de mes contemporains &#224; la m&#233;moire s&#233;lective, au langage poli, politiquement correct, au discours convenu, insignifiant, ma&#238;tres de l'argutie et du lieu commun...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;&lt;!-- htmlA --&gt;[&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;!-- htmlB --&gt;Ce texte a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; &#224; Montr&#233;al le 29 ao&#251;t 2003. Charles Gagnon &#233;tait le secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral d'EN LUTTE ! Ndlr.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;!-- htmlA --&gt;[&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;!-- htmlB --&gt;Charles Gagnon/L'&#201;quipe du journal, Pour le parti prol&#233;tarien, Montr&#233;al, L'&#201;quipe du journal EN LUTTE !, 1972, 1972 et 1975.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;!-- htmlA --&gt;[&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;!-- htmlB --&gt;Sachez que lors du congr&#232;s de dissolution d'EN LUTTE ! en 1982, ses membres ont adopt&#233; une r&#233;solution stipulant que personne ne devait plus utiliser ce nom pour d&#233;signer un groupe ou une organisation politique. &#201;trange, non ? Nous sommes EN LUTTE ! Personne d'autre ne le sera... Regrets, nostalgie, fiert&#233; ? Allez donc savoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;!-- htmlA --&gt;[&lt;a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;!-- htmlB --&gt;Le Kominform a remplac&#233; le Komintern, la 3e Internationale communiste, apr&#232;s la Deuxi&#232;me Guerre mondiale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;!-- htmlA --&gt;[&lt;a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;!-- htmlB --&gt;Voir mes textes &lt;i&gt;Quelques le&#231;ons d'histoire&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Pour une lutte cons&#233;quente contre le r&#233;visionnisme&lt;/i&gt; (mai 1980) et &lt;i&gt;Sur la crise du mouvement marxiste-l&#233;niniste&lt;/i&gt; (hiver 1981), des textes que mes d&#233;tracteurs n'ont certes pas lus.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Avoir 20 ans en 1960</title>
		<link>http://www.mobilisation.org/article60.html</link>
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		<dc:date>2004-05-01T22:39:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Marc Piotte</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;J'ai vingt ans, l'&#226;ge o&#249; on d&#233;veloppe une conscience politique, si on en d&#233;veloppe une, en 1960, lorsque le Parti lib&#233;ral de Jean Lesage remporte les &#233;lections contre l'Union nationale et amorce ce qu'on nommera la R&#233;volution tranquille (RT).&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/rubrique30.html" rel="directory"&gt;D'hier &#224; aujourd'hui&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;J'ai vingt ans, l'&#226;ge o&#249; on d&#233;veloppe une conscience politique, si on en d&#233;veloppe une, en 1960, lorsque le Parti lib&#233;ral de Jean Lesage remporte les &#233;lections contre l'Union nationale et amorce ce qu'on nommera la R&#233;volution tranquille (RT).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le combat pour la libert&#233; de penser&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a avant et apr&#232;s la R&#233;volution tranquille. Il m'a toujours &#233;t&#233; difficile de faire sentir, voire de faire comprendre ce qu'&#233;tait le Qu&#233;bec des ann&#233;es cinquante &#224; ceux qui ne l'ont pas connu. Je n'utiliserai pas l'expression de Grande noirceur qu'abhorrent mes jeunes coll&#232;gues Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, mais ils me permettront, j'esp&#232;re, cet euph&#233;misme : c'&#233;tait une p&#233;riode sombre pour la pens&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La libert&#233; d'expression &#233;tait fort limit&#233;e. En philosophie, on n'enseignait que le thomisme. Non, en fait, c'est faux ! J'ai fait une licence en philosophie &#224; l'Universit&#233; de Montr&#233;al sans lire une seule page de Thomas d'Aquin ! Je m'y suis confront&#233;, bien des ann&#233;es plus tard, lorsque j'ai men&#233; des recherches pour &lt;i&gt;Les grands penseurs du monde occidental&lt;/i&gt;. &#192; l'&#233;poque, on enseignait le n&#233;o-thomisme dans la lign&#233;e d'&#201;tienne Gilson et de Jacques Maritain, tandis que dans les coll&#232;ges classiques s&#233;vissait le manuel de Jolivet. Certains de ces n&#233;o-thomistes &#233;taient de v&#233;ritables penseurs, dont le p&#232;re R&#233;gis qui est d'ailleurs intervenu en faveur de la R&#233;volution tranquille. La facult&#233; de philosophie de l'Universit&#233; de Montr&#233;al (UdeM) se vantait de son caract&#232;re progressiste, en ayant des professeurs la&#239;cs, dont le catholicisme, du moins proclam&#233;, &#233;tait une condition d'emploi et qui, sous le couvert de respect du n&#233;o-thomisme, nous ont fait d&#233;couvrir certains penseurs qui ne l'&#233;taient pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Deux anecdotes pour d&#233;crire l'atmosph&#232;re du temps. Notre professeur de philosophie morale et familiale, le p&#232;re Lachance, proclamait que les fonctions sexuelles &#233;taient les plus basses chez l'homme &#224; cause de leur proximit&#233; avec les fonctions f&#233;cales ! La classe s'est soulev&#233;e contre cette interpr&#233;tation pour le moins discutable : les meneurs ont &#233;t&#233; expuls&#233;s de l'Universit&#233; de Montr&#233;al et ont d&#251; poursuivre leurs &#233;tudes &#224; l'Universit&#233; de Sherbrooke. Le &lt;i&gt;Quartier Latin&lt;/i&gt;, journal &#233;tudiant de l'UdeM, avait cr&#233;&#233; une grande pol&#233;mique, en affirmant qu'on avait le droit &#224; l'erreur. Les pontes, scandalis&#233;s, r&#233;torqu&#232;rent qu'on n'avait pas le droit &#224; l'erreur, mais &#224; la v&#233;rit&#233;, qui est une &#8212; comme chacun l'avait appris &#8212; quoiqu'on puisse se tromper...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais j'anticipe. Je m'inscris &#224; l'universit&#233; en 1960, alors que la RT vient de s'amorcer. Auparavant, j'avais &#233;tudi&#233; &#224; l'&#201;cole normale Jacques Cartier (ENJC), institution de formation pour les futurs enseignants, qui &#233;tait accessible pour ceux qui, comme moi, provenaient du secteur public et qui ouvrait &#224; certaines facult&#233;s universitaires, dont celle de philosophie. Alors, faut-il le rappeler ? le syst&#232;me d'enseignement &#233;tait coup&#233; en deux : le secteur public, pour le peuple, qui conduisait au march&#233; du travail, hormis quelques passerelles, dont l'ENJC, vers certaines &#233;tudes universitaires ; le secteur priv&#233;, pour les fils de bourgeois et pour ceux qui avaient, du moins jusqu'&#224; la fin de leurs &#233;tudes classiques, la vocation. La sant&#233; &#233;tait aussi une affaire de classes : il fallait &#234;tre riche ou avoir, comme disait mon p&#232;re, la Croix bleue pour se faire soigner. Les pauvres devaient qu&#233;mander la charit&#233; aupr&#232;s des bonnes s&#339;urs. La plupart du temps, ils s'en abstenaient, supportant la maladie comme une fatalit&#233; et attendant que la mort vienne les d&#233;livrer des souffrances in&#233;vitables. &#192; l'&#233;poque, on ne critiquait pas le d&#233;bordement des salles d'urgence, la majorit&#233; ne s'y &#233;tant jamais pr&#233;sent&#233;e ; &#224; l'&#233;poque, on ne se plaignait pas du d&#233;crochage scolaire, la majorit&#233; n'ayant jamais accroch&#233; aux &#233;tudes secondaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'entre &#224; l'ENJC &#224; dix-sept ans et j'en sors un peu avant d'avoir vingt ans. J'&#233;tais dans cette p&#233;riode de la vie o&#249; on s'interroge sur ce qu'on est et sur ce qu'est le monde. Si on ne se questionne pas &#224; ce moment, on ne le fera jamais. On pensera comme tout le monde, non pas par un choix conscient et volontaire, mais parce c'est comme &#231;a : on ne pensera donc pas ce qu'on pense. Certains professeurs (un Bernard Jasmin ou, encore, un Jacques Tremblay qui, un jour, a malheureusement, et pour des raisons que j'ignore, renonc&#233; &#224; s'interroger) nous ont aid&#233;s dans cette d&#233;marche. Mais ils ne nous d&#233;voilaient jamais ce qu'ils pensaient. Ils ne le pouvaient pas, sans risquer d'&#234;tre mis &#224; pied. Les intellectuels qu&#233;b&#233;cois qui voulaient alors prot&#233;ger leur libert&#233; d'expression travaillaient pour les &#171; Anglais &#187;, par exemple &#224; Radio-Canada ou &#224; l'Office nationale du film (ONF), ou s'exilaient &#224; Paris. &#192; l'ENJC, les professeurs stimulants pratiquaient ce qu'on nommait au XVllle si&#232;cle la vertu de &#171; l'honn&#234;te dissimulation &#187; qui consistait &#224; soulever un certain nombre de probl&#232;mes, en taisant une partie de ses propres pens&#233;es. (Le danger de bannissement n'&#233;tait pas th&#233;orique : par esprit de provocation, je m'&#233;tais promen&#233; avec la revue &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt; sous le bras : on m'avait averti de cesser cette pratique si je voulais obtenir mon brevet &#171; A &#187;, document essentiel pour enseigner dans la belle province.) La pens&#233;e sibylline de ces professeurs poussait les &#233;tudiants int&#233;ress&#233;s &#224; s'efforcer de comprendre ce qu'ils voulaient bien signifier. Cela a d&#233;termin&#233;, bien involontairement, ma pratique p&#233;dagogique future : je n'ai jamais cherch&#233; &#224; transmettre &#224; mes &#233;tudiants, m&#234;me lorsque j'&#233;tais marxiste, ce que je pensais, mais plut&#244;t utilis&#233; les auteurs abord&#233;s pour les provoquer, pour les inciter &#224; se remettre en question.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Plusieurs livres &#233;taient alors &#224; l'Index, c'est-&#224;-dire interdits par l'&#201;glise. Ils n'&#233;taient pas disponibles dans les biblioth&#232;ques et n'&#233;taient pas expos&#233;s dans les librairies, sauf chez Tranquille. Je me d&#233;cide &#224; demander &#224; l'aum&#244;nier de l'&#201;cole une exemption pour pouvoir lire ces livres. Il me recommande d'en choisir dix, de lui transmettre le nom des auteurs et le titre des livres, puis de revenir en discuter avec lui apr&#232;s chaque lecture. Je d&#233;cide de faire fi de ces restrictions et de lire tout ce qui me pla&#238;t. Cette d&#233;cision fut extr&#234;mement difficile et douloureuse, car je croyais encore en la possibilit&#233; de l'Enfer. Je risquais de m'y retrouver pour toujours et &#224; jamais &#233;loign&#233; du Paradis, comme on me l'avait serin&#233; depuis ma tendre enfance : toujours/jamais, toujours/jamais qui se r&#233;p&#233;terait ind&#233;finiment tel le tic/tac de la pendule d'une horloge grand-p&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma premi&#232;re lecture &#224; l'Index fut &lt;i&gt;La peste&lt;/i&gt; d'Albert Camus. Je ne comprenais pas et ne comprends toujours pas pourquoi l'&#201;glise interdisait la lecture d'un roman si admirable. Mes autres lectures confirm&#232;rent la b&#234;tise de cette institution. Comment croire aux &#171; v&#233;rit&#233;s &#187; de l'&#201;glise qui nous proscrivait de prendre connaissance de tout ce qui pouvait contredire ce qu'elle proclamait ? Je doutais. Ma foi vacillait, autre p&#233;ch&#233; mortel engendr&#233; par ma vicieuse curiosit&#233; intellectuelle. M'inspirant de la d&#233;marche inaugur&#233;e par Descartes, je d&#233;cidai de remettre syst&#233;matiquement tout en question, de faire &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt; de tout ce qu'on m'avait fait ingurgiter : les miracles, signes du divin, perdirent tout caract&#232;re surnaturel ; l'&#201;glise se retrouva d&#233;nud&#233;e de la saintet&#233; et de l'unique v&#233;rit&#233; ; J&#233;sus devint le fils de Joseph ; Dieu, dont l'existence est ind&#233;montrable, se mua en une belle chim&#232;re prot&#233;geant l'humanit&#233; contre son ins&#233;curit&#233;. Je sais bien maintenant le caract&#232;re limitatif d'une telle d&#233;marche purement rationaliste : il y a tant de choses qu'on ne peut expliquer par la raison ! Mais je suis demeur&#233; ath&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette remise en question a &#233;t&#233; longue, p&#233;nible et souffrante. Car l'&#201;glise avait impr&#233;gn&#233;, depuis pratiquement la naissance &#8212; nous &#233;tions alors baptis&#233;s quelques jours apr&#232;s celle-ci &#8212; toutes les fibres de notre &#234;tre : pens&#233;es, &#233;motions, comportements... Tel Ca&#239;n poursuivi par l'&#339;il de Dieu, nous &#233;tions toujours sous son regard de Juge, que nous nous masturbions sous les couvertures ou que nous entretenions de &#171; mauvaises pens&#233;es &#187; en r&#234;vassant. Le sentiment de culpabilit&#233; &#233;tait toujours l&#224;, pr&#233;sent, omnipotent. On nous enseignait qu'il fallait se comporter avec notre petite amie comme avec notre m&#232;re : quel ado oserait caresser les seins de sa m&#232;re ? Il ne s'agissait donc pas seulement de se d&#233;faire de la morale puritaine de l'&#201;glise, ce qui &#233;tait d&#233;j&#224; toute une t&#226;che, mais aussi de se purger de tous les sentiments n&#233;gatifs qu'elle avait entretenus. Apr&#232;s s'&#234;tre d&#233;pouill&#233; de cette morale, il nous a fallu apprendre progressivement &#224; jouir, sans arri&#232;res pens&#233;es d&#233;gradantes, des divers plaisirs de la chair.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous nous sentions seuls, isol&#233;s. Andr&#233; Major &#233;tait alors mon compagnon sur le chemin de la libert&#233; : nous &#233;tions chacun, pour la m&#232;re de l'autre, la cause de la perdition morale de son fils ! Nous nous retrouvions avec quelques autres dans les deux ou trois bars, tous situ&#233;s pr&#232;s de Sherbrooke et St-Laurent, o&#249; nous nous r&#233;confortions de retrouver des semblables dans notre opposition au conformisme ambiant. &#192; la maison, dans la famille, on &#233;tait le mouton noir. Lorsque j'annon&#231;ai &#224; ma m&#232;re que je n'irais plus &#224; la messe, j'eus contre moi la famille coalis&#233;e, mes fr&#232;res a&#238;n&#233;s me reprochant la peine que je cr&#233;ais &#224; la Reine de nos coeurs. (Une dizaine d'ann&#233;es plus tard, passant &#224; la maison un dimanche matin, je retrouvai deux de mes fr&#232;res en train de prendre une bi&#232;re, attabl&#233;s dans la cuisine, tandis que mes parents partaient pour l'&#233;glise : les temps avaient bien chang&#233; !) . Dans les institutions d'enseignement, nous &#233;tions, l&#224; aussi, les brebis galeuses : Major fut exclu de son coll&#232;ge classique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Emmanuel Kant et, &#224; sa suite, John Stuart Mill affirment que la libert&#233; de pens&#233;e implique la libert&#233; d'expression. Car comment d&#233;velopper sa r&#233;flexion si on n'a pas l'occasion de la confronter &#8212; par des &#233;changes, des discussions et des d&#233;bats &#8212; avec celle des autres ? Avant la R&#233;volution tranquille, penser au Qu&#233;bec &#233;tait un v&#233;ritable combat contre soi-m&#234;me et le consensus opprimant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des lendemains qui chantent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En 1960, la d&#233;faite de l'Union nationale fut re&#231;ue comme un cadeau. Je n'y ai jou&#233; aucun r&#244;le. J'avais vingt ans et je n'avais m&#234;me pas encore le droit de vote (on l'obtenait alors &#224; 21 ans). Mais ce fut l'amorce d'une prise de conscience politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les artisans de la R&#233;volution tranquille se retrouvaient parmi ceux qui avaient combattu le duplessisme durant les ann&#233;es cinquante : des Lib&#233;raux sous le leadership de Lapalme, des militants de la CTCC (l'anc&#234;tre de la CSN) et de la FUIQ (dont les organisations deviendront l'&#226;me militante de la FTQ), des leaders form&#233;s au sein de la Jeunesse &#233;tudiante catholique (JEC) et de la Jeunesse ouvri&#232;re catholique (JOC), des intellectuels li&#233;s &#224; la Facult&#233; des sciences humaines de l'Universit&#233; Laval ou regroup&#233;s autour de la revue &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt; &#224; Montr&#233;al, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#201;glise du Qu&#233;bec s'opposait globalement &#224; ces r&#233;formes. Heureusement, il y avait des membres &#171; dissidents &#187; du clerg&#233; qui, anim&#233;s par Vatican ll, les appuyaient. L'influence de l'&#201;glise &#233;tait alors si &#233;crasante que cet appui se r&#233;v&#233;lait tout &#224; fait indispensable au changement, ce qui explique la pr&#233;sence d'un Monseigneur et d'une s&#339;ur de Ste-Croix &#224; c&#244;t&#233; d'un la&#239;c pour pr&#233;sider la Commission Parent. Mais cette pr&#233;sence de catholiques progressistes n'avaient gu&#232;re d'influence sur la g&#233;n&#233;ration de jeunes intellectuels de Montr&#233;al. Il y avait bien un Fernand Dumont, mais il &#233;tait &#224; Qu&#233;bec et on ne le lisait gu&#232;re ici. Il y avait bien aussi les intellectuels de &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt;, mais ils d&#233;fendaient essentiellement, sur le plan religieux, la place des la&#239;cs au sein de l'&#201;glise. Ils disaient s'inspirer d'Emmanuel Mounier et de la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, mais leur personnalisme chr&#233;tien nous paraissait une p&#226;le et frileuse copie de ce qui se faisait en France. Pour ma part, G&#233;rard Pelletier perdit tout mon respect lorsque, pendant une assembl&#233;e de Mouvement la&#239;c de langue fran&#231;aise (MLF) qui avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par des membres de sa g&#233;n&#233;ration, il s'exclama avec indignation : &#171; Dans quelle province croyez-vous vivre ? &#187;, avant de quitter pr&#233;cipitamment la salle de rencontre. Pourtant le MLF ne proposait que la cr&#233;ation d'un secteur la&#239;que au sein d'un syst&#232;me scolaire qui serait demeur&#233; essentiellement confessionnel. (La proposition venait de Paul Lacoste qui, par la suite, s'en &#233;loigna pour des raisons de carri&#232;re. Sa man&#339;uvre r&#233;ussit et il devint recteur de l'UdeM.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je dois avouer que j'&#233;tais alors fort ignorant, ne connaissant &#224; peu pr&#232;s pas les luttes qu'avaient men&#233;es nos a&#238;n&#233;s contre l'autoritarisme de Duplessis et le dogmatisme fanatique de l'&#201;glise. Quelques mois avant le lancement du premier num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt;, en octobre 1963, &#224; l'invitation d'Andr&#233; Laurendeau qui demandait aux jeunes ce qu'ils pensaient, j'avais envoy&#233; une lettre o&#249; je critiquais f&#233;rocement nos pr&#233;d&#233;cesseurs et annon&#231;ais la parution prochaine de notre revue. Laurendeau publia ma lettre et y r&#233;pondit avec d&#233;licatesse dans un &#233;ditorial que je jugeai alors sans int&#233;r&#234;t. Beaucoup plus tard, en le relisant, je me suis aper&#231;u qu'il avait eu tout &#224; fait raison et que seule l'arrogante carence de mes connaissances historiques m'avaient emp&#234;ch&#233; de le reconna&#238;tre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les intellectuels de &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt;, unis contre le duplessisme, se divis&#232;rent sur la question nationale : G&#233;rard Pelletier et Pierre Eliot Trudeau, avec l'appui de certains, all&#232;rent &#224; Ottawa pour d&#233;fendre le Canada contre le nationalisme &#171; tribal &#187; des Canadiens fran&#231;ais du Qu&#233;bec, tandis que les autres maintinrent leur appui &#224; l'accroissement des pouvoirs du Qu&#233;bec au d&#233;triment de ceux exerc&#233;s par Ottawa.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt;, nous &#233;tions partisans, avec les membres du Rassemblement pour l'ind&#233;pendance nationale (RIN) et ceux du Front de lib&#233;ration du Qu&#233;bec (FLQ), d'un Qu&#233;bec ind&#233;pendant. Nous avions &#233;t&#233; influenc&#233;s par l'&#233;cole historique de Maurice S&#233;guin et par les travaux de Michel Brunet, r&#233;interpr&#233;t&#233;s &#224; la lumi&#232;re de Franz Fanon (qui affirmait erron&#233;ment et dangereusement le r&#244;le cathartique de la violence dans la lutte de lib&#233;ration psychique des domin&#233;s), du toujours excellent &lt;i&gt;Portrait du colonis&#233;, pr&#233;c&#233;d&#233; du Portrait du colonisateur&lt;/i&gt; d'Albert Memmi, de la lutte de lib&#233;ration nationale de l'Alg&#233;rie (qui a &#233;t&#233; malheureusement accapar&#233;e par une bureaucratie tyrannique et corrompue), etc. Nous opposions notre nationalisme &#171; d&#233;colonisateur &#187; et progressiste au nationalisme conservateur de Duplessis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce nationalisme &#233;tait fermement li&#233; au d&#233;sir d'une compl&#232;te la&#239;cisation de la soci&#233;t&#233;, ce qui allait bien au-del&#224; des positions du MLF, elles-m&#234;mes jug&#233;es trop radicales par Pelletier. Quatre des cinq fondateurs de &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt; &#233;taient ath&#233;es et rejetaient en bloc &#8212; et &#224; tort dois-je avouer &#8212; tout ce qui venait de la religion. Les acteurs de la R&#233;volution tranquille pr&#233;conisaient, en opposition &#224; Duplessis, l'intervention de l'&#201;tat dans l'&#233;conomie et dans les affaires sociales. Nous les jugions timor&#233;s et pr&#244;nions le socialisme, sans qu'il soit bien d&#233;fini. Notre marxisme reposait sur de biens faibles connaissances th&#233;oriques et &#233;tait fortement influenc&#233; par Jean-Paul Sartre &#8212; dont nous connaissions bien mieux les textes que ceux de Marx &#8212; qui avait affirm&#233; que le marxisme &#233;tait la v&#233;rit&#233; de notre temps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ne voulant pas rester orphelins, nous nous sommes mis &#224; la recherche de p&#232;res spirituels qu&#233;b&#233;cois et nous en avons trouv&#233;s : Gaston Miron, Michel Van Schendel et Hubert Aquin de la revue &lt;i&gt;Libert&#233;&lt;/i&gt;, Jacques Ferron, Gilles H&#233;nault et Jean-Jules Richard qui avaient flirt&#233; avec le mouvement communiste, Pierre Vadeboncoeur qui avait &#233;crit &lt;i&gt;La ligne du risque&lt;/i&gt;, Gilles Leclerc du &lt;i&gt;Journal de l'inquisiteur&lt;/i&gt;, la bande du &lt;i&gt;Refus global&lt;/i&gt; avec Borduas, les sociologues Jacques Dofny, &#224; l'&#233;coute attentive, et Marcel Rioux, &#224; la parole abondante, etc. Nos r&#233;f&#233;rences &#233;taient plus litt&#233;raires et artistiques que philosophiques et sociologiques, comme si l'imagination des artistes avait mieux r&#233;sist&#233; que celle des intellectuels &#224; la main-mise id&#233;ologique de l'&#201;glise.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma g&#233;n&#233;ration n'a pas transform&#233; les institutions comme ceux qui ont pr&#233;sid&#233; &#224; la R&#233;volution tranquille. Nous avons cependant contribu&#233; &#224; la r&#233;volution des mentalit&#233;s qui s'est poursuivie durant les ann&#233;es soixante et dix. Nous &#233;tions des Canadiens fran&#231;ais et catholiques, domin&#233;s et n&#233;s pour un petit pain : nous sommes devenus des Qu&#233;b&#233;cois, fiers de l'&#234;tre. Les Noirs am&#233;ricains proclamaient que &#171; &lt;i&gt;Black is beautiful&lt;/i&gt; &#187; : nous valorisions sans grande discrimination tout ce qui est qu&#233;b&#233;cois. Cette volont&#233; de se distinguer positivement des Fran&#231;ais et des Am&#233;ricains a permis l'&#233;mergence d'une litt&#233;rature qu&#233;b&#233;coise, de chansonniers qu&#233;b&#233;cois, d'un th&#233;&#226;tre qu&#233;b&#233;cois, d'un certain cin&#233;ma qu&#233;b&#233;cois, etc. &#201;videmment, &#224; l'&#233;chelle du monde et par rapport aux grandes traditions culturelles, la culture qu&#233;b&#233;coise est et demeurera mineure. Mais, comme tout autre petit peuple qui se tient debout, nous affirmions notre droit &#224; l'existence et d&#233;fendions notre marginalit&#233; culturelle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;R&#233;volution tranquille, oui, mais r&#233;volution culturelle qui a bouscul&#233; l'ensemble des g&#233;n&#233;rations et qui, en l'espace d'une dizaine d'ann&#233;es, a engendr&#233; un homme &#171; nouveau &#187;. J'exag&#232;re &#224; peine : ceux qui avaient quitt&#233; le Qu&#233;bec &#224; la fin des ann&#233;es cinquante et qui y revenaient au d&#233;but des ann&#233;es soixante et dix ne s'y reconnaissaient plus. Et cette r&#233;volution, comme toute v&#233;ritable r&#233;volution, a &#233;t&#233; le fruit impr&#233;vu et spontan&#233; de milliers d'acteurs qui poursuivaient des r&#234;ves non n&#233;cessairement conciliables. Je m'estime chanceux d'avoir v&#233;cu cette p&#233;riode alors que j'&#233;tais dans la vingtaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration qui me suit, celle qui aura 20 ans en 1970, a &#233;t&#233; marqu&#233;e par l'Exposition universelle de 1967, l'occupation des c&#233;geps &#224; l'automne 1968 (le Mai soixante-huit qu&#233;b&#233;cois), l'occupation arm&#233;e du Qu&#233;bec en octobre 1970 et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des travailleurs en 1972.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je suis pr&#234;t de cette nouvelle g&#233;n&#233;ration qui est celle, grosso modo, des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt;, n&#233;s dans les ann&#233;es de l'apr&#232;s-guerre. Je n'ai que dix ans de plus qu'eux. Nous avons les m&#234;mes repaires culturels et politiques. Je suis comme un grand fr&#232;re. Mais je ne fais plus partie de la jeune g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les baby boomers&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s des &#233;tudes doctorales en Europe, o&#249; j'&#233;tais all&#233; &#233;tudier le marxisme par l'interm&#233;diaire d'une th&#232;se sur Gramsci, je suis, apr&#232;s une ann&#233;e d'enseignement au c&#233;gep, engag&#233; en 1970 comme professeur au d&#233;partement de science politique de l'Universit&#233; du Qu&#233;bec &#224; Montr&#233;al (UQ&#192;M).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je mets sur pied un cours sur L&#233;nine. &#192; ma surprise et &#224; celle de tous les coll&#232;gues, ce cours non obligatoire suscite un tel engouement qu'il est d&#233;doubl&#233;, avec plus de soixante et dix &#233;tudiants par classe. La concurrence (vertu du march&#233; !) des divers d&#233;partements de sciences humaines pour attirer la client&#232;le &#233;tudiante les entra&#238;ne, par l'interm&#233;diaire des modules qu'ils contr&#244;lent, &#224; offrir divers cours sur le marxisme. On accolera peu &#224; peu le qualificatif de marxiste &#224; l'UQ&#192;M, m&#234;me si la tr&#232;s grande majorit&#233; des professeurs et des cours ne l'&#233;taient pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'enseignais un L&#233;nine non dogmatique. Je montrais, sur un certain nombre de th&#232;mes, dont le parti, l'&#201;tat et la question nationale, que L&#233;nine avait modifi&#233; ses positions id&#233;ologiques selon les conjonctures et que sa pens&#233;e n'avait rien &#224; voir avec le marxisme-l&#233;ninisme tel que codifi&#233; par Staline. &#192; ma stup&#233;faction, mes &#233;tudiants les plus brillants et les plus contestataires adh&#232;rent les uns apr&#232;s les autres &#224; l'une ou l'autre des deux organisations m.-l. qui &#233;mergent au d&#233;but des ann&#233;es soixante et dix. J'&#233;tais d&#233;sempar&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je me suis interrog&#233; sur les raisons d'un tel engouement. &#192; l'aide du marxisme, je faisais une critique radicale de la soci&#233;t&#233;. Lorsque les &#233;tudiants me demandaient que faire, je leur r&#233;pondais que j'ignorais la solution et que c'&#233;tait &#224; eux de la trouver. Les organisations m.-l., qui n'avaient que les questions de leurs r&#233;ponses, arriv&#232;rent avec leurs solutions toutes faites, avec un comment d&#233;taill&#233; au pourquoi de la R&#233;volution. Depuis lors, je me suis abstenu de toute critique d&#233;vastatrice de la soci&#233;t&#233;, car &#8212; non seulement notre soci&#233;t&#233; n'est pas tiss&#233;e que d'injustices &#8212; la description de maux sans rem&#232;des s'av&#232;re contre-productive au d&#233;veloppement de la pens&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'&#233;tait une p&#233;riode de grand dogmatisme. Les m.-l. ne lisaient m&#234;me pas les grands textes marxistes &#8212; sauf quelques-uns s&#233;lectionn&#233;s &#8212; mais les journaux de leur organisation respective. Le marxisme-l&#233;ninisme faisait des ravages dans les d&#233;partements de philosophie de certains c&#233;geps. Je me souviens d'un ancien confr&#232;re de classe de l'UdeM qui m'avait annonc&#233;, croyant me faire plaisir, que le d&#233;partement de philosophie du c&#233;gep de Rosemont avait d&#233;cid&#233; de n'enseigner que le marxisme. J'&#233;tais catastroph&#233;. On r&#233;p&#233;tait ceux qu'on avait combattus, le marxisme, comme V&#233;rit&#233;, rempla&#231;ant le thomisme. Nous r&#233;p&#233;tions inconsciemment le dogmatisme de l'&#201;glise, tout en revivant sous un mode la&#239;que les vertus de foi, d'esp&#233;rance et de charit&#233; dont elle nous avait impr&#233;gn&#233;es. (Je m'en suis expliqu&#233; dans &lt;i&gt;La communaut&#233; perdue&lt;/i&gt;.) Je tirai de cette exp&#233;rience une nouvelle conclusion : tout &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt;, toute volont&#233; de changement int&#233;gral implique n&#233;cessairement le maintien inconscient de grands pans venant du pass&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les organisations m.-l. se disputaient : quels pays demeuraient socialistes par rapport &#224; ceux qui ne l'&#233;taient plus, dont &#233;videmment l'URSS. Je m'&#233;tais content&#233; jusqu'alors de qualifier de non d&#233;mocratiques les pays socialistes : je d&#233;cidai de les soumettre &#224; une analyse marxiste. Je d&#233;couvris dans la douleur que ces pays &#233;taient tout ce qu'on voudrait, sauf des pays socialistes (&lt;i&gt;Marxisme et pays socialistes&lt;/i&gt;). On juge la th&#233;orie &#224; la pratique, comme le disait Marx lui-m&#234;me. Je consacrai la prochaine d&#233;cennie &#224; m'&#233;loigner du marxisme, sans le rejeter radicalement : je consid&#232;re toujours Karl Marx comme un des quelques penseurs indispensables &#224; la compr&#233;hension de notre monde.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La prochaine g&#233;n&#233;ration, celle qui a vingt ans en 1980, est marqu&#233;e par l'&#233;chec du r&#233;f&#233;rendum et l'&#233;crasement du mouvement syndical par le gouvernement du Parti qu&#233;b&#233;cois en 1982.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La g&#233;n&#233;ration sans points de rep&#232;res&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt; subit au d&#233;but des ann&#233;es quatre-vingt une s&#233;rie de d&#233;faites qui saccagent les r&#234;ves qui l'avaient anim&#233;e. Les souverainistes pleurent l'&#233;chec du r&#233;f&#233;rendum et le refus du peuple de devenir ind&#233;pendant. Les deux organisations m.-l. se d&#233;sagr&#232;gent l'une apr&#232;s l'autre. Le mouvement syndical est humili&#233; par le gouvernement lors des n&#233;gociations de 1982 et ne s'en remettra jamais : il s'institutionnalisera dans les ann&#233;es suivantes, alors que les centrales syndicales se contenteront de g&#233;rer le march&#233; du travail en collaboration avec l'&#201;tat et les associations patronales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ceux qui ont vingt ans sont confront&#233;s &#224; des grands fr&#232;res qui se remettent en question, qui ne savent plus que penser, qui n'osent plus r&#234;ver et qui s'interrogent sur le sens de leur vie. Comment se situer face &#224; la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente qui n'a plus rien &#224; proposer de pr&#233;cis, sauf son d&#233;senchantement ? Au dogmatisme des ann&#233;es soixante et dix, la nouvelle g&#233;n&#233;ration oppose la tol&#233;rance, mais qui ne constitue pas pour elle une vertu active, fond&#233;e sur le respect des id&#233;es diff&#233;rentes d'autrui. Elle est plut&#244;t une vertu n&#233;gative qui renvoie &#224; une d&#233;valuation de toutes les id&#233;es, &#224; un relativisme g&#233;n&#233;ralis&#233;. &#192; chacun ses id&#233;es et ses opinions ! Chacun a le droit de penser ce qu'il veut, comme il a le droit de porter la marque de &lt;i&gt;jeans&lt;/i&gt; qu'il pr&#233;f&#232;re !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(Cette g&#233;n&#233;ration est fort bien d&#233;crite dans le livre de Dani&#232;le Linhart et d'Anna Malan, &lt;i&gt;Fin de si&#232;cle, d&#233;but de vie&lt;/i&gt;, Syros, 1990.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration suivante, celle qui a vingt ans en 1990, est marqu&#233;e par l'&#233;croulement du Mur de Berlin en 1989.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La g&#233;n&#233;ration de la chute du Mur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le socialisme s'est d&#233;compos&#233; de l'int&#233;rieur : ne resteraient que le lib&#233;ralisme, le capitalisme et la d&#233;mocratie comme le proclame Fukuyama. Cette nouvelle g&#233;n&#233;ration sanctifie le march&#233; et promeut l'individualisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette g&#233;n&#233;ration donnera naissance &#224; un nouveau parti, l'Action d&#233;mocratique du Qu&#233;bec (ADQ), qui, dans la lign&#233;e de l'&#201;cole de Chicago dirig&#233;e par Milton Friedman, adoptera comme politique le n&#233;o-lib&#233;ralisme. Cette d&#233;cennie verra aussi la fondation de l'Institut &#233;conomique de Montr&#233;al, qui n'est pas fond&#233; par des jeunes, mais les rejoint sur plusieurs points.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La toute nouvelle g&#233;n&#233;ration, celle qui &#224; eu vingt ans en l'an 2000, a &#233;t&#233; marqu&#233;e par trois grands &#233;v&#233;nements : la marche mondiale des femmes (2000), le Sommet des Peuples &#224; Qu&#233;bec (2001) et les manifestations contre la guerre en Irak (hiver 2003). Cette g&#233;n&#233;ration se distingue des deux pr&#233;c&#233;dentes et rejoint, sur certains points, celles des ann&#233;es soixante et soixante-dix.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La g&#233;n&#233;ration de sensibilit&#233; anarchiste&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lors d'un s&#233;minaire de ma&#238;trise donn&#233; &#224; l'automne 2000 ou 2001, je fus tout &#224; fait &#233;tonn&#233; de remarquer qu'un certain nombre d'&#233;tudiants reprenaient spontan&#233;ment des th&#232;ses anarchistes, sans conna&#238;tre ce courant. De plus, un cours sur l'anarchisme offert par le d&#233;partement de sociologie de l'UQ&#192;M aurait &#233;t&#233; d&#233;doubl&#233; pour r&#233;pondre &#224; la demande... L'anarchisme correspondrait-il &#224; l'air du temps comme l'&#233;tait le marxisme dans les ann&#233;es soixante et dix ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Contrairement aux gens de ma g&#233;n&#233;ration qui furent &#233;lev&#233;s &#224; la discipline et &#224; la contrainte, les jeunes ont grandi dans une atmosph&#232;re de libert&#233;. Celle-ci est la valeur qui structure tout leur rapport au monde. Et l'anarchisme, dont le fondement est la libert&#233;, est la seule id&#233;ologie qui n'a pas &#233;t&#233; contredite par l'histoire, n'ayant, sauf &#233;ph&#233;m&#232;res exceptions, &#233;t&#233; nulle part appliqu&#233;e. Cette utopie leur permet sans doute de r&#234;ver.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#201;videmment, je retrouve mes vingt ans dans l'id&#233;alisme de cette g&#233;n&#233;ration. De plus, avec le d&#233;part &#224; la retraite des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt;, elle fera face, comme les gens de ma g&#233;n&#233;ration, &#224; un march&#233; du travail accueillant. Enfin, elle m&#233;conna&#238;t les luttes qu'a men&#233;es ma g&#233;n&#233;ration comme la n&#244;tre ignorait celles qui nous avaient pr&#233;c&#233;d&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais les diff&#233;rences sont profondes. Nous avons fait sauter la famille traditionnelle et le couple stable et h&#233;t&#233;rosexuel, mais nous &#233;tions et sommes toujours hant&#233;s par le go&#251;t de la continuit&#233;, voire de l'&#233;ternit&#233;. Les jeunes vivent dans le temps pr&#233;sent et l'avenir semble se limiter aux quelques ann&#233;es &#224; venir. Socialis&#233;s &#224; la charit&#233;, nous pouvions nous sacrifier &#224; la Cause : ils doivent se sentir affectivement impliqu&#233;s dans ce quoi ils oeuvrent, sinon ils d&#233;crochent. Nous avions la foi dans une humanit&#233; r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e et l'espoir d'un monde meilleur : les jeunes veulent vivre libres et s'opposent &#224; tout ce qui contrecarre la libert&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma g&#233;n&#233;ration &#233;tait profond&#233;ment nationaliste. &lt;i&gt;Parti pris&lt;/i&gt; &#233;tait pour l'ind&#233;pendance d'un Qu&#233;bec la&#239;que et socialiste. Les jeunes de vingt ans peuvent &#234;tre souverainistes ou f&#233;d&#233;ralistes, mais leur rapport au monde n'est pas fonci&#232;rement nationaliste. Ayant acc&#233;d&#233; &#224; la conscience politique en luttant contre la mondialisation n&#233;o-lib&#233;rale et en manifestant contre la guerre men&#233;e par l'empire am&#233;ricain contre l'Irak, ils sont, au point de d&#233;part, branch&#233;s sur des r&#233;seaux internationaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Leur identit&#233; nationale est aussi diff&#233;rente. Jeune, &#224; l'&#233;cole, je n'ai connu que des Canadiens fran&#231;ais catholiques : les autres n'avaient pas de couleurs. &#192; chaque printemps, &#224; l'&#233;cole secondaire Louis H&#233;bert o&#249; j'&#233;tudiais, on partait en guerre &#8212; suite sans doute &#224; un expos&#233; historique sur la d&#233;faite des plaines d'Abraham &#8212; contre l'&#233;cole anglaise situ&#233;e &#224; quelques rues &#224; l'est de la n&#244;tre. Je n'ai su que beaucoup plus tard que cette &#233;cole &#233;tait fr&#233;quent&#233;e par des Irlandais, tout aussi catholiques que nous, et dont l'oppression par les Anglais d&#233;passait en horreur tout ce que les Canadiens fran&#231;ais avaient pu imaginer. Les jeunes, gr&#226;ce &#224; la loi 101, vivent, du moins ceux de la grande r&#233;gion montr&#233;alaise, dans un environnement scolaire o&#249; leurs confr&#232;res proviennent de partout : ils ont une vision pluraliste de l'&#234;tre qu&#233;b&#233;cois.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les grandes manifestations contre la guerre, les plus imposantes au monde si on tient compte de la population concern&#233;e, n'auraient pas &#233;t&#233; possibles &#224; mon &#233;poque. Dans les ann&#233;es soixante, tout rassemblement important reposait sur des motifs nationalistes. Cet hiver, les habitants de la grande r&#233;gion de Montr&#233;al se retrouvaient unis contre la guerre, ind&#233;pendamment de leurs langues, leurs origines ethniques, leurs positions constitutionnelles, leurs appuis ou leurs oppositions aux fusions municipales...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Enfin, la d&#233;mocratie repr&#233;sentative n'est pas le pivot de sa vision du monde. Comment d&#233;fendre la d&#233;mocratie existante alors que la mondialisation n&#233;o-lib&#233;rale limite les capacit&#233;s des &#201;tats de concilier march&#233; et besoins sociaux ? Comment d&#233;fendre inconditionnellement le statu quo d&#233;mocratique alors que la forte et puissante d&#233;mocratie am&#233;ricaine &#233;crase dans le sang, au nom de la d&#233;mocratie, le petit Irak domin&#233; par un dictateur ? Comment valoriser la d&#233;mocratie repr&#233;sentative alors que la d&#233;mocratie isra&#233;lienne &#233;crase et opprime le peuple palestinien ? Cette distanciation critique par rapport au statu quo d&#233;mocratique se marie &#233;videmment chez les repr&#233;sentants anarchistes de cette g&#233;n&#233;ration avec l'utopie d'une soci&#233;t&#233; sans &#201;tat et sans gouvernement&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224;, &#224; la demande d'&#201;ric B&#233;dard, une r&#233;ponse bien partielle, forc&#233;ment subjective et non scientifique &#224; la question des g&#233;n&#233;rations. Je suis parti de la mienne et, en les d&#233;marquant gr&#226;ce &#224; des grands &#233;v&#233;nements politiques, j'ai examin&#233; les diverses g&#233;n&#233;rations intellectuelles qui lui ont succ&#233;d&#233;e &#224; la lorgnette des diff&#233;rentes cohortes d'&#233;tudiants qui ont particip&#233; &#224; mes cours au d&#233;partement de science politique de l'UQ&#192;M. J'esp&#232;re seulement que cette vision subjective n'est pas trop subjectiviste.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Argument&lt;/i&gt;, vol. 6, no 2 (printemps-&#233;t&#233; 2004).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Aussi disponible au format en format Word (.rtf) sur le site Web de &lt;a href='http://www.er.uqam.ca/nobel/r17774/textes_piotte.html' class='spip_out'&gt;Jean-Marc Piotte&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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