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	<title>On a raison de se r&#233;volter</title>
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		<title>Avoir 20 ans en 1960</title>
		<link>http://www.mobilisation.org/article60.html</link>
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		<dc:date>2004-05-01T22:39:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Marc Piotte</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;J'ai vingt ans, l'&#226;ge o&#249; on d&#233;veloppe une conscience politique, si on en d&#233;veloppe une, en 1960, lorsque le Parti lib&#233;ral de Jean Lesage remporte les &#233;lections contre l'Union nationale et amorce ce qu'on nommera la R&#233;volution tranquille (RT).&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/rubrique30.html" rel="directory"&gt;D'hier &#224; aujourd'hui&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;J'ai vingt ans, l'&#226;ge o&#249; on d&#233;veloppe une conscience politique, si on en d&#233;veloppe une, en 1960, lorsque le Parti lib&#233;ral de Jean Lesage remporte les &#233;lections contre l'Union nationale et amorce ce qu'on nommera la R&#233;volution tranquille (RT).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le combat pour la libert&#233; de penser&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a avant et apr&#232;s la R&#233;volution tranquille. Il m'a toujours &#233;t&#233; difficile de faire sentir, voire de faire comprendre ce qu'&#233;tait le Qu&#233;bec des ann&#233;es cinquante &#224; ceux qui ne l'ont pas connu. Je n'utiliserai pas l'expression de Grande noirceur qu'abhorrent mes jeunes coll&#232;gues Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, mais ils me permettront, j'esp&#232;re, cet euph&#233;misme : c'&#233;tait une p&#233;riode sombre pour la pens&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La libert&#233; d'expression &#233;tait fort limit&#233;e. En philosophie, on n'enseignait que le thomisme. Non, en fait, c'est faux ! J'ai fait une licence en philosophie &#224; l'Universit&#233; de Montr&#233;al sans lire une seule page de Thomas d'Aquin ! Je m'y suis confront&#233;, bien des ann&#233;es plus tard, lorsque j'ai men&#233; des recherches pour &lt;i&gt;Les grands penseurs du monde occidental&lt;/i&gt;. &#192; l'&#233;poque, on enseignait le n&#233;o-thomisme dans la lign&#233;e d'&#201;tienne Gilson et de Jacques Maritain, tandis que dans les coll&#232;ges classiques s&#233;vissait le manuel de Jolivet. Certains de ces n&#233;o-thomistes &#233;taient de v&#233;ritables penseurs, dont le p&#232;re R&#233;gis qui est d'ailleurs intervenu en faveur de la R&#233;volution tranquille. La facult&#233; de philosophie de l'Universit&#233; de Montr&#233;al (UdeM) se vantait de son caract&#232;re progressiste, en ayant des professeurs la&#239;cs, dont le catholicisme, du moins proclam&#233;, &#233;tait une condition d'emploi et qui, sous le couvert de respect du n&#233;o-thomisme, nous ont fait d&#233;couvrir certains penseurs qui ne l'&#233;taient pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Deux anecdotes pour d&#233;crire l'atmosph&#232;re du temps. Notre professeur de philosophie morale et familiale, le p&#232;re Lachance, proclamait que les fonctions sexuelles &#233;taient les plus basses chez l'homme &#224; cause de leur proximit&#233; avec les fonctions f&#233;cales ! La classe s'est soulev&#233;e contre cette interpr&#233;tation pour le moins discutable : les meneurs ont &#233;t&#233; expuls&#233;s de l'Universit&#233; de Montr&#233;al et ont d&#251; poursuivre leurs &#233;tudes &#224; l'Universit&#233; de Sherbrooke. Le &lt;i&gt;Quartier Latin&lt;/i&gt;, journal &#233;tudiant de l'UdeM, avait cr&#233;&#233; une grande pol&#233;mique, en affirmant qu'on avait le droit &#224; l'erreur. Les pontes, scandalis&#233;s, r&#233;torqu&#232;rent qu'on n'avait pas le droit &#224; l'erreur, mais &#224; la v&#233;rit&#233;, qui est une &#8212; comme chacun l'avait appris &#8212; quoiqu'on puisse se tromper...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais j'anticipe. Je m'inscris &#224; l'universit&#233; en 1960, alors que la RT vient de s'amorcer. Auparavant, j'avais &#233;tudi&#233; &#224; l'&#201;cole normale Jacques Cartier (ENJC), institution de formation pour les futurs enseignants, qui &#233;tait accessible pour ceux qui, comme moi, provenaient du secteur public et qui ouvrait &#224; certaines facult&#233;s universitaires, dont celle de philosophie. Alors, faut-il le rappeler ? le syst&#232;me d'enseignement &#233;tait coup&#233; en deux : le secteur public, pour le peuple, qui conduisait au march&#233; du travail, hormis quelques passerelles, dont l'ENJC, vers certaines &#233;tudes universitaires ; le secteur priv&#233;, pour les fils de bourgeois et pour ceux qui avaient, du moins jusqu'&#224; la fin de leurs &#233;tudes classiques, la vocation. La sant&#233; &#233;tait aussi une affaire de classes : il fallait &#234;tre riche ou avoir, comme disait mon p&#232;re, la Croix bleue pour se faire soigner. Les pauvres devaient qu&#233;mander la charit&#233; aupr&#232;s des bonnes s&#339;urs. La plupart du temps, ils s'en abstenaient, supportant la maladie comme une fatalit&#233; et attendant que la mort vienne les d&#233;livrer des souffrances in&#233;vitables. &#192; l'&#233;poque, on ne critiquait pas le d&#233;bordement des salles d'urgence, la majorit&#233; ne s'y &#233;tant jamais pr&#233;sent&#233;e ; &#224; l'&#233;poque, on ne se plaignait pas du d&#233;crochage scolaire, la majorit&#233; n'ayant jamais accroch&#233; aux &#233;tudes secondaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'entre &#224; l'ENJC &#224; dix-sept ans et j'en sors un peu avant d'avoir vingt ans. J'&#233;tais dans cette p&#233;riode de la vie o&#249; on s'interroge sur ce qu'on est et sur ce qu'est le monde. Si on ne se questionne pas &#224; ce moment, on ne le fera jamais. On pensera comme tout le monde, non pas par un choix conscient et volontaire, mais parce c'est comme &#231;a : on ne pensera donc pas ce qu'on pense. Certains professeurs (un Bernard Jasmin ou, encore, un Jacques Tremblay qui, un jour, a malheureusement, et pour des raisons que j'ignore, renonc&#233; &#224; s'interroger) nous ont aid&#233;s dans cette d&#233;marche. Mais ils ne nous d&#233;voilaient jamais ce qu'ils pensaient. Ils ne le pouvaient pas, sans risquer d'&#234;tre mis &#224; pied. Les intellectuels qu&#233;b&#233;cois qui voulaient alors prot&#233;ger leur libert&#233; d'expression travaillaient pour les &#171; Anglais &#187;, par exemple &#224; Radio-Canada ou &#224; l'Office nationale du film (ONF), ou s'exilaient &#224; Paris. &#192; l'ENJC, les professeurs stimulants pratiquaient ce qu'on nommait au XVllle si&#232;cle la vertu de &#171; l'honn&#234;te dissimulation &#187; qui consistait &#224; soulever un certain nombre de probl&#232;mes, en taisant une partie de ses propres pens&#233;es. (Le danger de bannissement n'&#233;tait pas th&#233;orique : par esprit de provocation, je m'&#233;tais promen&#233; avec la revue &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt; sous le bras : on m'avait averti de cesser cette pratique si je voulais obtenir mon brevet &#171; A &#187;, document essentiel pour enseigner dans la belle province.) La pens&#233;e sibylline de ces professeurs poussait les &#233;tudiants int&#233;ress&#233;s &#224; s'efforcer de comprendre ce qu'ils voulaient bien signifier. Cela a d&#233;termin&#233;, bien involontairement, ma pratique p&#233;dagogique future : je n'ai jamais cherch&#233; &#224; transmettre &#224; mes &#233;tudiants, m&#234;me lorsque j'&#233;tais marxiste, ce que je pensais, mais plut&#244;t utilis&#233; les auteurs abord&#233;s pour les provoquer, pour les inciter &#224; se remettre en question.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Plusieurs livres &#233;taient alors &#224; l'Index, c'est-&#224;-dire interdits par l'&#201;glise. Ils n'&#233;taient pas disponibles dans les biblioth&#232;ques et n'&#233;taient pas expos&#233;s dans les librairies, sauf chez Tranquille. Je me d&#233;cide &#224; demander &#224; l'aum&#244;nier de l'&#201;cole une exemption pour pouvoir lire ces livres. Il me recommande d'en choisir dix, de lui transmettre le nom des auteurs et le titre des livres, puis de revenir en discuter avec lui apr&#232;s chaque lecture. Je d&#233;cide de faire fi de ces restrictions et de lire tout ce qui me pla&#238;t. Cette d&#233;cision fut extr&#234;mement difficile et douloureuse, car je croyais encore en la possibilit&#233; de l'Enfer. Je risquais de m'y retrouver pour toujours et &#224; jamais &#233;loign&#233; du Paradis, comme on me l'avait serin&#233; depuis ma tendre enfance : toujours/jamais, toujours/jamais qui se r&#233;p&#233;terait ind&#233;finiment tel le tic/tac de la pendule d'une horloge grand-p&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma premi&#232;re lecture &#224; l'Index fut &lt;i&gt;La peste&lt;/i&gt; d'Albert Camus. Je ne comprenais pas et ne comprends toujours pas pourquoi l'&#201;glise interdisait la lecture d'un roman si admirable. Mes autres lectures confirm&#232;rent la b&#234;tise de cette institution. Comment croire aux &#171; v&#233;rit&#233;s &#187; de l'&#201;glise qui nous proscrivait de prendre connaissance de tout ce qui pouvait contredire ce qu'elle proclamait ? Je doutais. Ma foi vacillait, autre p&#233;ch&#233; mortel engendr&#233; par ma vicieuse curiosit&#233; intellectuelle. M'inspirant de la d&#233;marche inaugur&#233;e par Descartes, je d&#233;cidai de remettre syst&#233;matiquement tout en question, de faire &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt; de tout ce qu'on m'avait fait ingurgiter : les miracles, signes du divin, perdirent tout caract&#232;re surnaturel ; l'&#201;glise se retrouva d&#233;nud&#233;e de la saintet&#233; et de l'unique v&#233;rit&#233; ; J&#233;sus devint le fils de Joseph ; Dieu, dont l'existence est ind&#233;montrable, se mua en une belle chim&#232;re prot&#233;geant l'humanit&#233; contre son ins&#233;curit&#233;. Je sais bien maintenant le caract&#232;re limitatif d'une telle d&#233;marche purement rationaliste : il y a tant de choses qu'on ne peut expliquer par la raison ! Mais je suis demeur&#233; ath&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette remise en question a &#233;t&#233; longue, p&#233;nible et souffrante. Car l'&#201;glise avait impr&#233;gn&#233;, depuis pratiquement la naissance &#8212; nous &#233;tions alors baptis&#233;s quelques jours apr&#232;s celle-ci &#8212; toutes les fibres de notre &#234;tre : pens&#233;es, &#233;motions, comportements... Tel Ca&#239;n poursuivi par l'&#339;il de Dieu, nous &#233;tions toujours sous son regard de Juge, que nous nous masturbions sous les couvertures ou que nous entretenions de &#171; mauvaises pens&#233;es &#187; en r&#234;vassant. Le sentiment de culpabilit&#233; &#233;tait toujours l&#224;, pr&#233;sent, omnipotent. On nous enseignait qu'il fallait se comporter avec notre petite amie comme avec notre m&#232;re : quel ado oserait caresser les seins de sa m&#232;re ? Il ne s'agissait donc pas seulement de se d&#233;faire de la morale puritaine de l'&#201;glise, ce qui &#233;tait d&#233;j&#224; toute une t&#226;che, mais aussi de se purger de tous les sentiments n&#233;gatifs qu'elle avait entretenus. Apr&#232;s s'&#234;tre d&#233;pouill&#233; de cette morale, il nous a fallu apprendre progressivement &#224; jouir, sans arri&#232;res pens&#233;es d&#233;gradantes, des divers plaisirs de la chair.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous nous sentions seuls, isol&#233;s. Andr&#233; Major &#233;tait alors mon compagnon sur le chemin de la libert&#233; : nous &#233;tions chacun, pour la m&#232;re de l'autre, la cause de la perdition morale de son fils ! Nous nous retrouvions avec quelques autres dans les deux ou trois bars, tous situ&#233;s pr&#232;s de Sherbrooke et St-Laurent, o&#249; nous nous r&#233;confortions de retrouver des semblables dans notre opposition au conformisme ambiant. &#192; la maison, dans la famille, on &#233;tait le mouton noir. Lorsque j'annon&#231;ai &#224; ma m&#232;re que je n'irais plus &#224; la messe, j'eus contre moi la famille coalis&#233;e, mes fr&#232;res a&#238;n&#233;s me reprochant la peine que je cr&#233;ais &#224; la Reine de nos coeurs. (Une dizaine d'ann&#233;es plus tard, passant &#224; la maison un dimanche matin, je retrouvai deux de mes fr&#232;res en train de prendre une bi&#232;re, attabl&#233;s dans la cuisine, tandis que mes parents partaient pour l'&#233;glise : les temps avaient bien chang&#233; !) . Dans les institutions d'enseignement, nous &#233;tions, l&#224; aussi, les brebis galeuses : Major fut exclu de son coll&#232;ge classique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Emmanuel Kant et, &#224; sa suite, John Stuart Mill affirment que la libert&#233; de pens&#233;e implique la libert&#233; d'expression. Car comment d&#233;velopper sa r&#233;flexion si on n'a pas l'occasion de la confronter &#8212; par des &#233;changes, des discussions et des d&#233;bats &#8212; avec celle des autres ? Avant la R&#233;volution tranquille, penser au Qu&#233;bec &#233;tait un v&#233;ritable combat contre soi-m&#234;me et le consensus opprimant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des lendemains qui chantent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En 1960, la d&#233;faite de l'Union nationale fut re&#231;ue comme un cadeau. Je n'y ai jou&#233; aucun r&#244;le. J'avais vingt ans et je n'avais m&#234;me pas encore le droit de vote (on l'obtenait alors &#224; 21 ans). Mais ce fut l'amorce d'une prise de conscience politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les artisans de la R&#233;volution tranquille se retrouvaient parmi ceux qui avaient combattu le duplessisme durant les ann&#233;es cinquante : des Lib&#233;raux sous le leadership de Lapalme, des militants de la CTCC (l'anc&#234;tre de la CSN) et de la FUIQ (dont les organisations deviendront l'&#226;me militante de la FTQ), des leaders form&#233;s au sein de la Jeunesse &#233;tudiante catholique (JEC) et de la Jeunesse ouvri&#232;re catholique (JOC), des intellectuels li&#233;s &#224; la Facult&#233; des sciences humaines de l'Universit&#233; Laval ou regroup&#233;s autour de la revue &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt; &#224; Montr&#233;al, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#201;glise du Qu&#233;bec s'opposait globalement &#224; ces r&#233;formes. Heureusement, il y avait des membres &#171; dissidents &#187; du clerg&#233; qui, anim&#233;s par Vatican ll, les appuyaient. L'influence de l'&#201;glise &#233;tait alors si &#233;crasante que cet appui se r&#233;v&#233;lait tout &#224; fait indispensable au changement, ce qui explique la pr&#233;sence d'un Monseigneur et d'une s&#339;ur de Ste-Croix &#224; c&#244;t&#233; d'un la&#239;c pour pr&#233;sider la Commission Parent. Mais cette pr&#233;sence de catholiques progressistes n'avaient gu&#232;re d'influence sur la g&#233;n&#233;ration de jeunes intellectuels de Montr&#233;al. Il y avait bien un Fernand Dumont, mais il &#233;tait &#224; Qu&#233;bec et on ne le lisait gu&#232;re ici. Il y avait bien aussi les intellectuels de &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt;, mais ils d&#233;fendaient essentiellement, sur le plan religieux, la place des la&#239;cs au sein de l'&#201;glise. Ils disaient s'inspirer d'Emmanuel Mounier et de la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, mais leur personnalisme chr&#233;tien nous paraissait une p&#226;le et frileuse copie de ce qui se faisait en France. Pour ma part, G&#233;rard Pelletier perdit tout mon respect lorsque, pendant une assembl&#233;e de Mouvement la&#239;c de langue fran&#231;aise (MLF) qui avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par des membres de sa g&#233;n&#233;ration, il s'exclama avec indignation : &#171; Dans quelle province croyez-vous vivre ? &#187;, avant de quitter pr&#233;cipitamment la salle de rencontre. Pourtant le MLF ne proposait que la cr&#233;ation d'un secteur la&#239;que au sein d'un syst&#232;me scolaire qui serait demeur&#233; essentiellement confessionnel. (La proposition venait de Paul Lacoste qui, par la suite, s'en &#233;loigna pour des raisons de carri&#232;re. Sa man&#339;uvre r&#233;ussit et il devint recteur de l'UdeM.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je dois avouer que j'&#233;tais alors fort ignorant, ne connaissant &#224; peu pr&#232;s pas les luttes qu'avaient men&#233;es nos a&#238;n&#233;s contre l'autoritarisme de Duplessis et le dogmatisme fanatique de l'&#201;glise. Quelques mois avant le lancement du premier num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt;, en octobre 1963, &#224; l'invitation d'Andr&#233; Laurendeau qui demandait aux jeunes ce qu'ils pensaient, j'avais envoy&#233; une lettre o&#249; je critiquais f&#233;rocement nos pr&#233;d&#233;cesseurs et annon&#231;ais la parution prochaine de notre revue. Laurendeau publia ma lettre et y r&#233;pondit avec d&#233;licatesse dans un &#233;ditorial que je jugeai alors sans int&#233;r&#234;t. Beaucoup plus tard, en le relisant, je me suis aper&#231;u qu'il avait eu tout &#224; fait raison et que seule l'arrogante carence de mes connaissances historiques m'avaient emp&#234;ch&#233; de le reconna&#238;tre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les intellectuels de &lt;i&gt;Cit&#233; Libre&lt;/i&gt;, unis contre le duplessisme, se divis&#232;rent sur la question nationale : G&#233;rard Pelletier et Pierre Eliot Trudeau, avec l'appui de certains, all&#232;rent &#224; Ottawa pour d&#233;fendre le Canada contre le nationalisme &#171; tribal &#187; des Canadiens fran&#231;ais du Qu&#233;bec, tandis que les autres maintinrent leur appui &#224; l'accroissement des pouvoirs du Qu&#233;bec au d&#233;triment de ceux exerc&#233;s par Ottawa.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt;, nous &#233;tions partisans, avec les membres du Rassemblement pour l'ind&#233;pendance nationale (RIN) et ceux du Front de lib&#233;ration du Qu&#233;bec (FLQ), d'un Qu&#233;bec ind&#233;pendant. Nous avions &#233;t&#233; influenc&#233;s par l'&#233;cole historique de Maurice S&#233;guin et par les travaux de Michel Brunet, r&#233;interpr&#233;t&#233;s &#224; la lumi&#232;re de Franz Fanon (qui affirmait erron&#233;ment et dangereusement le r&#244;le cathartique de la violence dans la lutte de lib&#233;ration psychique des domin&#233;s), du toujours excellent &lt;i&gt;Portrait du colonis&#233;, pr&#233;c&#233;d&#233; du Portrait du colonisateur&lt;/i&gt; d'Albert Memmi, de la lutte de lib&#233;ration nationale de l'Alg&#233;rie (qui a &#233;t&#233; malheureusement accapar&#233;e par une bureaucratie tyrannique et corrompue), etc. Nous opposions notre nationalisme &#171; d&#233;colonisateur &#187; et progressiste au nationalisme conservateur de Duplessis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce nationalisme &#233;tait fermement li&#233; au d&#233;sir d'une compl&#232;te la&#239;cisation de la soci&#233;t&#233;, ce qui allait bien au-del&#224; des positions du MLF, elles-m&#234;mes jug&#233;es trop radicales par Pelletier. Quatre des cinq fondateurs de &lt;i&gt;parti pris&lt;/i&gt; &#233;taient ath&#233;es et rejetaient en bloc &#8212; et &#224; tort dois-je avouer &#8212; tout ce qui venait de la religion. Les acteurs de la R&#233;volution tranquille pr&#233;conisaient, en opposition &#224; Duplessis, l'intervention de l'&#201;tat dans l'&#233;conomie et dans les affaires sociales. Nous les jugions timor&#233;s et pr&#244;nions le socialisme, sans qu'il soit bien d&#233;fini. Notre marxisme reposait sur de biens faibles connaissances th&#233;oriques et &#233;tait fortement influenc&#233; par Jean-Paul Sartre &#8212; dont nous connaissions bien mieux les textes que ceux de Marx &#8212; qui avait affirm&#233; que le marxisme &#233;tait la v&#233;rit&#233; de notre temps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ne voulant pas rester orphelins, nous nous sommes mis &#224; la recherche de p&#232;res spirituels qu&#233;b&#233;cois et nous en avons trouv&#233;s : Gaston Miron, Michel Van Schendel et Hubert Aquin de la revue &lt;i&gt;Libert&#233;&lt;/i&gt;, Jacques Ferron, Gilles H&#233;nault et Jean-Jules Richard qui avaient flirt&#233; avec le mouvement communiste, Pierre Vadeboncoeur qui avait &#233;crit &lt;i&gt;La ligne du risque&lt;/i&gt;, Gilles Leclerc du &lt;i&gt;Journal de l'inquisiteur&lt;/i&gt;, la bande du &lt;i&gt;Refus global&lt;/i&gt; avec Borduas, les sociologues Jacques Dofny, &#224; l'&#233;coute attentive, et Marcel Rioux, &#224; la parole abondante, etc. Nos r&#233;f&#233;rences &#233;taient plus litt&#233;raires et artistiques que philosophiques et sociologiques, comme si l'imagination des artistes avait mieux r&#233;sist&#233; que celle des intellectuels &#224; la main-mise id&#233;ologique de l'&#201;glise.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma g&#233;n&#233;ration n'a pas transform&#233; les institutions comme ceux qui ont pr&#233;sid&#233; &#224; la R&#233;volution tranquille. Nous avons cependant contribu&#233; &#224; la r&#233;volution des mentalit&#233;s qui s'est poursuivie durant les ann&#233;es soixante et dix. Nous &#233;tions des Canadiens fran&#231;ais et catholiques, domin&#233;s et n&#233;s pour un petit pain : nous sommes devenus des Qu&#233;b&#233;cois, fiers de l'&#234;tre. Les Noirs am&#233;ricains proclamaient que &#171; &lt;i&gt;Black is beautiful&lt;/i&gt; &#187; : nous valorisions sans grande discrimination tout ce qui est qu&#233;b&#233;cois. Cette volont&#233; de se distinguer positivement des Fran&#231;ais et des Am&#233;ricains a permis l'&#233;mergence d'une litt&#233;rature qu&#233;b&#233;coise, de chansonniers qu&#233;b&#233;cois, d'un th&#233;&#226;tre qu&#233;b&#233;cois, d'un certain cin&#233;ma qu&#233;b&#233;cois, etc. &#201;videmment, &#224; l'&#233;chelle du monde et par rapport aux grandes traditions culturelles, la culture qu&#233;b&#233;coise est et demeurera mineure. Mais, comme tout autre petit peuple qui se tient debout, nous affirmions notre droit &#224; l'existence et d&#233;fendions notre marginalit&#233; culturelle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;R&#233;volution tranquille, oui, mais r&#233;volution culturelle qui a bouscul&#233; l'ensemble des g&#233;n&#233;rations et qui, en l'espace d'une dizaine d'ann&#233;es, a engendr&#233; un homme &#171; nouveau &#187;. J'exag&#232;re &#224; peine : ceux qui avaient quitt&#233; le Qu&#233;bec &#224; la fin des ann&#233;es cinquante et qui y revenaient au d&#233;but des ann&#233;es soixante et dix ne s'y reconnaissaient plus. Et cette r&#233;volution, comme toute v&#233;ritable r&#233;volution, a &#233;t&#233; le fruit impr&#233;vu et spontan&#233; de milliers d'acteurs qui poursuivaient des r&#234;ves non n&#233;cessairement conciliables. Je m'estime chanceux d'avoir v&#233;cu cette p&#233;riode alors que j'&#233;tais dans la vingtaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration qui me suit, celle qui aura 20 ans en 1970, a &#233;t&#233; marqu&#233;e par l'Exposition universelle de 1967, l'occupation des c&#233;geps &#224; l'automne 1968 (le Mai soixante-huit qu&#233;b&#233;cois), l'occupation arm&#233;e du Qu&#233;bec en octobre 1970 et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des travailleurs en 1972.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je suis pr&#234;t de cette nouvelle g&#233;n&#233;ration qui est celle, grosso modo, des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt;, n&#233;s dans les ann&#233;es de l'apr&#232;s-guerre. Je n'ai que dix ans de plus qu'eux. Nous avons les m&#234;mes repaires culturels et politiques. Je suis comme un grand fr&#232;re. Mais je ne fais plus partie de la jeune g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les baby boomers&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s des &#233;tudes doctorales en Europe, o&#249; j'&#233;tais all&#233; &#233;tudier le marxisme par l'interm&#233;diaire d'une th&#232;se sur Gramsci, je suis, apr&#232;s une ann&#233;e d'enseignement au c&#233;gep, engag&#233; en 1970 comme professeur au d&#233;partement de science politique de l'Universit&#233; du Qu&#233;bec &#224; Montr&#233;al (UQ&#192;M).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je mets sur pied un cours sur L&#233;nine. &#192; ma surprise et &#224; celle de tous les coll&#232;gues, ce cours non obligatoire suscite un tel engouement qu'il est d&#233;doubl&#233;, avec plus de soixante et dix &#233;tudiants par classe. La concurrence (vertu du march&#233; !) des divers d&#233;partements de sciences humaines pour attirer la client&#232;le &#233;tudiante les entra&#238;ne, par l'interm&#233;diaire des modules qu'ils contr&#244;lent, &#224; offrir divers cours sur le marxisme. On accolera peu &#224; peu le qualificatif de marxiste &#224; l'UQ&#192;M, m&#234;me si la tr&#232;s grande majorit&#233; des professeurs et des cours ne l'&#233;taient pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'enseignais un L&#233;nine non dogmatique. Je montrais, sur un certain nombre de th&#232;mes, dont le parti, l'&#201;tat et la question nationale, que L&#233;nine avait modifi&#233; ses positions id&#233;ologiques selon les conjonctures et que sa pens&#233;e n'avait rien &#224; voir avec le marxisme-l&#233;ninisme tel que codifi&#233; par Staline. &#192; ma stup&#233;faction, mes &#233;tudiants les plus brillants et les plus contestataires adh&#232;rent les uns apr&#232;s les autres &#224; l'une ou l'autre des deux organisations m.-l. qui &#233;mergent au d&#233;but des ann&#233;es soixante et dix. J'&#233;tais d&#233;sempar&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je me suis interrog&#233; sur les raisons d'un tel engouement. &#192; l'aide du marxisme, je faisais une critique radicale de la soci&#233;t&#233;. Lorsque les &#233;tudiants me demandaient que faire, je leur r&#233;pondais que j'ignorais la solution et que c'&#233;tait &#224; eux de la trouver. Les organisations m.-l., qui n'avaient que les questions de leurs r&#233;ponses, arriv&#232;rent avec leurs solutions toutes faites, avec un comment d&#233;taill&#233; au pourquoi de la R&#233;volution. Depuis lors, je me suis abstenu de toute critique d&#233;vastatrice de la soci&#233;t&#233;, car &#8212; non seulement notre soci&#233;t&#233; n'est pas tiss&#233;e que d'injustices &#8212; la description de maux sans rem&#232;des s'av&#232;re contre-productive au d&#233;veloppement de la pens&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'&#233;tait une p&#233;riode de grand dogmatisme. Les m.-l. ne lisaient m&#234;me pas les grands textes marxistes &#8212; sauf quelques-uns s&#233;lectionn&#233;s &#8212; mais les journaux de leur organisation respective. Le marxisme-l&#233;ninisme faisait des ravages dans les d&#233;partements de philosophie de certains c&#233;geps. Je me souviens d'un ancien confr&#232;re de classe de l'UdeM qui m'avait annonc&#233;, croyant me faire plaisir, que le d&#233;partement de philosophie du c&#233;gep de Rosemont avait d&#233;cid&#233; de n'enseigner que le marxisme. J'&#233;tais catastroph&#233;. On r&#233;p&#233;tait ceux qu'on avait combattus, le marxisme, comme V&#233;rit&#233;, rempla&#231;ant le thomisme. Nous r&#233;p&#233;tions inconsciemment le dogmatisme de l'&#201;glise, tout en revivant sous un mode la&#239;que les vertus de foi, d'esp&#233;rance et de charit&#233; dont elle nous avait impr&#233;gn&#233;es. (Je m'en suis expliqu&#233; dans &lt;i&gt;La communaut&#233; perdue&lt;/i&gt;.) Je tirai de cette exp&#233;rience une nouvelle conclusion : tout &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt;, toute volont&#233; de changement int&#233;gral implique n&#233;cessairement le maintien inconscient de grands pans venant du pass&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les organisations m.-l. se disputaient : quels pays demeuraient socialistes par rapport &#224; ceux qui ne l'&#233;taient plus, dont &#233;videmment l'URSS. Je m'&#233;tais content&#233; jusqu'alors de qualifier de non d&#233;mocratiques les pays socialistes : je d&#233;cidai de les soumettre &#224; une analyse marxiste. Je d&#233;couvris dans la douleur que ces pays &#233;taient tout ce qu'on voudrait, sauf des pays socialistes (&lt;i&gt;Marxisme et pays socialistes&lt;/i&gt;). On juge la th&#233;orie &#224; la pratique, comme le disait Marx lui-m&#234;me. Je consacrai la prochaine d&#233;cennie &#224; m'&#233;loigner du marxisme, sans le rejeter radicalement : je consid&#232;re toujours Karl Marx comme un des quelques penseurs indispensables &#224; la compr&#233;hension de notre monde.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La prochaine g&#233;n&#233;ration, celle qui a vingt ans en 1980, est marqu&#233;e par l'&#233;chec du r&#233;f&#233;rendum et l'&#233;crasement du mouvement syndical par le gouvernement du Parti qu&#233;b&#233;cois en 1982.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La g&#233;n&#233;ration sans points de rep&#232;res&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt; subit au d&#233;but des ann&#233;es quatre-vingt une s&#233;rie de d&#233;faites qui saccagent les r&#234;ves qui l'avaient anim&#233;e. Les souverainistes pleurent l'&#233;chec du r&#233;f&#233;rendum et le refus du peuple de devenir ind&#233;pendant. Les deux organisations m.-l. se d&#233;sagr&#232;gent l'une apr&#232;s l'autre. Le mouvement syndical est humili&#233; par le gouvernement lors des n&#233;gociations de 1982 et ne s'en remettra jamais : il s'institutionnalisera dans les ann&#233;es suivantes, alors que les centrales syndicales se contenteront de g&#233;rer le march&#233; du travail en collaboration avec l'&#201;tat et les associations patronales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ceux qui ont vingt ans sont confront&#233;s &#224; des grands fr&#232;res qui se remettent en question, qui ne savent plus que penser, qui n'osent plus r&#234;ver et qui s'interrogent sur le sens de leur vie. Comment se situer face &#224; la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente qui n'a plus rien &#224; proposer de pr&#233;cis, sauf son d&#233;senchantement ? Au dogmatisme des ann&#233;es soixante et dix, la nouvelle g&#233;n&#233;ration oppose la tol&#233;rance, mais qui ne constitue pas pour elle une vertu active, fond&#233;e sur le respect des id&#233;es diff&#233;rentes d'autrui. Elle est plut&#244;t une vertu n&#233;gative qui renvoie &#224; une d&#233;valuation de toutes les id&#233;es, &#224; un relativisme g&#233;n&#233;ralis&#233;. &#192; chacun ses id&#233;es et ses opinions ! Chacun a le droit de penser ce qu'il veut, comme il a le droit de porter la marque de &lt;i&gt;jeans&lt;/i&gt; qu'il pr&#233;f&#232;re !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(Cette g&#233;n&#233;ration est fort bien d&#233;crite dans le livre de Dani&#232;le Linhart et d'Anna Malan, &lt;i&gt;Fin de si&#232;cle, d&#233;but de vie&lt;/i&gt;, Syros, 1990.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration suivante, celle qui a vingt ans en 1990, est marqu&#233;e par l'&#233;croulement du Mur de Berlin en 1989.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La g&#233;n&#233;ration de la chute du Mur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le socialisme s'est d&#233;compos&#233; de l'int&#233;rieur : ne resteraient que le lib&#233;ralisme, le capitalisme et la d&#233;mocratie comme le proclame Fukuyama. Cette nouvelle g&#233;n&#233;ration sanctifie le march&#233; et promeut l'individualisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette g&#233;n&#233;ration donnera naissance &#224; un nouveau parti, l'Action d&#233;mocratique du Qu&#233;bec (ADQ), qui, dans la lign&#233;e de l'&#201;cole de Chicago dirig&#233;e par Milton Friedman, adoptera comme politique le n&#233;o-lib&#233;ralisme. Cette d&#233;cennie verra aussi la fondation de l'Institut &#233;conomique de Montr&#233;al, qui n'est pas fond&#233; par des jeunes, mais les rejoint sur plusieurs points.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La toute nouvelle g&#233;n&#233;ration, celle qui &#224; eu vingt ans en l'an 2000, a &#233;t&#233; marqu&#233;e par trois grands &#233;v&#233;nements : la marche mondiale des femmes (2000), le Sommet des Peuples &#224; Qu&#233;bec (2001) et les manifestations contre la guerre en Irak (hiver 2003). Cette g&#233;n&#233;ration se distingue des deux pr&#233;c&#233;dentes et rejoint, sur certains points, celles des ann&#233;es soixante et soixante-dix.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La g&#233;n&#233;ration de sensibilit&#233; anarchiste&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lors d'un s&#233;minaire de ma&#238;trise donn&#233; &#224; l'automne 2000 ou 2001, je fus tout &#224; fait &#233;tonn&#233; de remarquer qu'un certain nombre d'&#233;tudiants reprenaient spontan&#233;ment des th&#232;ses anarchistes, sans conna&#238;tre ce courant. De plus, un cours sur l'anarchisme offert par le d&#233;partement de sociologie de l'UQ&#192;M aurait &#233;t&#233; d&#233;doubl&#233; pour r&#233;pondre &#224; la demande... L'anarchisme correspondrait-il &#224; l'air du temps comme l'&#233;tait le marxisme dans les ann&#233;es soixante et dix ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Contrairement aux gens de ma g&#233;n&#233;ration qui furent &#233;lev&#233;s &#224; la discipline et &#224; la contrainte, les jeunes ont grandi dans une atmosph&#232;re de libert&#233;. Celle-ci est la valeur qui structure tout leur rapport au monde. Et l'anarchisme, dont le fondement est la libert&#233;, est la seule id&#233;ologie qui n'a pas &#233;t&#233; contredite par l'histoire, n'ayant, sauf &#233;ph&#233;m&#232;res exceptions, &#233;t&#233; nulle part appliqu&#233;e. Cette utopie leur permet sans doute de r&#234;ver.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#201;videmment, je retrouve mes vingt ans dans l'id&#233;alisme de cette g&#233;n&#233;ration. De plus, avec le d&#233;part &#224; la retraite des &lt;i&gt;baby boomers&lt;/i&gt;, elle fera face, comme les gens de ma g&#233;n&#233;ration, &#224; un march&#233; du travail accueillant. Enfin, elle m&#233;conna&#238;t les luttes qu'a men&#233;es ma g&#233;n&#233;ration comme la n&#244;tre ignorait celles qui nous avaient pr&#233;c&#233;d&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais les diff&#233;rences sont profondes. Nous avons fait sauter la famille traditionnelle et le couple stable et h&#233;t&#233;rosexuel, mais nous &#233;tions et sommes toujours hant&#233;s par le go&#251;t de la continuit&#233;, voire de l'&#233;ternit&#233;. Les jeunes vivent dans le temps pr&#233;sent et l'avenir semble se limiter aux quelques ann&#233;es &#224; venir. Socialis&#233;s &#224; la charit&#233;, nous pouvions nous sacrifier &#224; la Cause : ils doivent se sentir affectivement impliqu&#233;s dans ce quoi ils oeuvrent, sinon ils d&#233;crochent. Nous avions la foi dans une humanit&#233; r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e et l'espoir d'un monde meilleur : les jeunes veulent vivre libres et s'opposent &#224; tout ce qui contrecarre la libert&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ma g&#233;n&#233;ration &#233;tait profond&#233;ment nationaliste. &lt;i&gt;Parti pris&lt;/i&gt; &#233;tait pour l'ind&#233;pendance d'un Qu&#233;bec la&#239;que et socialiste. Les jeunes de vingt ans peuvent &#234;tre souverainistes ou f&#233;d&#233;ralistes, mais leur rapport au monde n'est pas fonci&#232;rement nationaliste. Ayant acc&#233;d&#233; &#224; la conscience politique en luttant contre la mondialisation n&#233;o-lib&#233;rale et en manifestant contre la guerre men&#233;e par l'empire am&#233;ricain contre l'Irak, ils sont, au point de d&#233;part, branch&#233;s sur des r&#233;seaux internationaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Leur identit&#233; nationale est aussi diff&#233;rente. Jeune, &#224; l'&#233;cole, je n'ai connu que des Canadiens fran&#231;ais catholiques : les autres n'avaient pas de couleurs. &#192; chaque printemps, &#224; l'&#233;cole secondaire Louis H&#233;bert o&#249; j'&#233;tudiais, on partait en guerre &#8212; suite sans doute &#224; un expos&#233; historique sur la d&#233;faite des plaines d'Abraham &#8212; contre l'&#233;cole anglaise situ&#233;e &#224; quelques rues &#224; l'est de la n&#244;tre. Je n'ai su que beaucoup plus tard que cette &#233;cole &#233;tait fr&#233;quent&#233;e par des Irlandais, tout aussi catholiques que nous, et dont l'oppression par les Anglais d&#233;passait en horreur tout ce que les Canadiens fran&#231;ais avaient pu imaginer. Les jeunes, gr&#226;ce &#224; la loi 101, vivent, du moins ceux de la grande r&#233;gion montr&#233;alaise, dans un environnement scolaire o&#249; leurs confr&#232;res proviennent de partout : ils ont une vision pluraliste de l'&#234;tre qu&#233;b&#233;cois.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les grandes manifestations contre la guerre, les plus imposantes au monde si on tient compte de la population concern&#233;e, n'auraient pas &#233;t&#233; possibles &#224; mon &#233;poque. Dans les ann&#233;es soixante, tout rassemblement important reposait sur des motifs nationalistes. Cet hiver, les habitants de la grande r&#233;gion de Montr&#233;al se retrouvaient unis contre la guerre, ind&#233;pendamment de leurs langues, leurs origines ethniques, leurs positions constitutionnelles, leurs appuis ou leurs oppositions aux fusions municipales...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Enfin, la d&#233;mocratie repr&#233;sentative n'est pas le pivot de sa vision du monde. Comment d&#233;fendre la d&#233;mocratie existante alors que la mondialisation n&#233;o-lib&#233;rale limite les capacit&#233;s des &#201;tats de concilier march&#233; et besoins sociaux ? Comment d&#233;fendre inconditionnellement le statu quo d&#233;mocratique alors que la forte et puissante d&#233;mocratie am&#233;ricaine &#233;crase dans le sang, au nom de la d&#233;mocratie, le petit Irak domin&#233; par un dictateur ? Comment valoriser la d&#233;mocratie repr&#233;sentative alors que la d&#233;mocratie isra&#233;lienne &#233;crase et opprime le peuple palestinien ? Cette distanciation critique par rapport au statu quo d&#233;mocratique se marie &#233;videmment chez les repr&#233;sentants anarchistes de cette g&#233;n&#233;ration avec l'utopie d'une soci&#233;t&#233; sans &#201;tat et sans gouvernement&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224;, &#224; la demande d'&#201;ric B&#233;dard, une r&#233;ponse bien partielle, forc&#233;ment subjective et non scientifique &#224; la question des g&#233;n&#233;rations. Je suis parti de la mienne et, en les d&#233;marquant gr&#226;ce &#224; des grands &#233;v&#233;nements politiques, j'ai examin&#233; les diverses g&#233;n&#233;rations intellectuelles qui lui ont succ&#233;d&#233;e &#224; la lorgnette des diff&#233;rentes cohortes d'&#233;tudiants qui ont particip&#233; &#224; mes cours au d&#233;partement de science politique de l'UQ&#192;M. J'esp&#232;re seulement que cette vision subjective n'est pas trop subjectiviste.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Argument&lt;/i&gt;, vol. 6, no 2 (printemps-&#233;t&#233; 2004).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Aussi disponible au format en format Word (.rtf) sur le site Web de &lt;a href='http://www.er.uqam.ca/nobel/r17774/textes_piotte.html' class='spip_out'&gt;Jean-Marc Piotte&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Du combat au partenariat. Aux origines du syndicalisme de combat.</title>
		<link>http://www.mobilisation.org/article26.html</link>
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		<dc:date>1999-03-12T05:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Marc Piotte</dc:creator>



		<description>Quand l'arm&#233;e arrive au Qu&#233;bec, en 1970, le mouvement social, extr&#234;mement fort &#224; cette &#233;poque, s'&#233;croule. Les &#233;tudiants et les intellectuels se cachent. Tout le monde avait peur. Parmi ceux et celles qui r&#233;sistent, on trouve Claude Ryan du journal Le Devoir, Ren&#233; L&#233;vesque du Parti qu&#233;b&#233;cois et le mouvement syndical. Ce mouvement organis&#233; est le seul &#224; r&#233;sister : le Parti qu&#233;b&#233;cois, les associations &#233;tudiantes et les groupes populaires semblent dispara&#238;tre comme organisations. La CSN, la CEQ et la FTQ (...)

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&lt;a href="http://www.mobilisation.org/rubrique12.html" rel="directory"&gt;Assembl&#233;e publique mars 1999&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand l'arm&#233;e arrive au Qu&#233;bec, en 1970, le mouvement social, extr&#234;mement fort &#224; cette &#233;poque, s'&#233;croule. Les &#233;tudiants et les intellectuels se cachent. Tout le monde avait peur. Parmi ceux et celles qui r&#233;sistent, on trouve Claude Ryan du journal Le Devoir, Ren&#233; L&#233;vesque du Parti qu&#233;b&#233;cois et le mouvement syndical. Ce mouvement organis&#233; est le seul &#224; r&#233;sister : le Parti qu&#233;b&#233;cois, les associations &#233;tudiantes et les groupes populaires semblent dispara&#238;tre comme organisations. La CSN, la CEQ et la FTQ r&#233;unissent, pour la premi&#232;re fois de leur vie -et ils ne l'ont pas souvent fait depuis- leurs grandes instances g&#233;n&#233;rales &#224; Qu&#233;bec : 600 &#224; 700 d&#233;l&#233;gu&#233;s y condamnent l'occupation arm&#233;e et d&#233;fendent la d&#233;mocratie. La d&#233;monstration est claire : les organisations syndicales &#233;taient des organisations capables de d&#233;fendre la d&#233;mocratie quand il n'y avait plus rien au Qu&#233;bec qui avait les capacit&#233;s de le faire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La rencontre des d&#233;l&#233;gations &#224; Qu&#233;bec en 1970 engendre, dans toutes les r&#233;gions, une volont&#233; de s'organiser : des militant-es syndicaux de la CSN, de la CEQ et de la FTQ se r&#233;unissant, discutent de questions de logement et de transport, r&#233;fl&#233;chissent sur les fa&#231;ons de s'impliquer dans la vie des municipalit&#233;s et des commissions scolaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est dans cette conjoncture, peu apr&#232;s le conflit de La Presse, que le Front commun s'organise et d&#233;clenche la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en 1972. Les membres des trois centrales r&#233;unis dans plusieurs r&#233;gions, avaient appris &#224; travailler solidairement, &#224; discuter d'objectifs communs et de moyens &#224; utiliser, malgr&#233; les campagnes de maraudage des appareils qui tendaient &#224; les diviser. (Tourn&#233;es vers la d&#233;fense de chaque organisation, ces campagnes n'ont jamais aid&#233; le mouvement syndical, ni aucune des organisations d'un point de vue strictement comptable.) Dans certaines r&#233;gions, les syndiqu&#233;-es occupent la ville et y exercent le pouvoir durant pr&#232;s d'une semaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette p&#233;riode est aussi travers&#233;e par la d&#233;mocratisation des syndicats. L'organisation syndicale n'est pas une affaire des directions, mais l'affaire des membres, &#224; la base. Ce mot d'ordre est partout, dans tous les textes d&#233;fendant le syndicalisme de combat. C'est &#224; cette &#233;poque que les conseils syndicaux sont mis sur pied. Compos&#233; de militant-es, le conseil syndical &#233;tait l'interm&#233;diaire entre l'ex&#233;cutif et l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale ; il &#233;tait le coeur de l'organisation des membres. Car &#224; l'&#233;poque, il y avait des d&#233;bats ! &#199;a participait aux assembl&#233;es ! &#199;a s'engueulait sur les objectifs et les moyens, parfois de fa&#231;on abominable, puis le vote &#233;tait pris et toutes et tous s'engageaient dans le sens du vote majoritaire. Dans les ann&#233;es 70, nous &#233;tions certes divis&#233;s dans les d&#233;bats mais, au moment de passer &#224; l'action, nous &#233;tions unis face aux patrons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque, l'approche &#171; classe contre classe &#187; &#233;tait intransigeante. C'&#233;tait une erreur. Il est exact que notre approche &#233;tait marqu&#233;e par l'anarcho-syndicalisme. La n&#233;gociation et les compromis venaient souvent en second lieu. Cette approche intransigeante n'&#233;tait pas seulement le fruit de la conjoncture : elle amenait des gains dans les conventions collectives et dans les conditions de travail, tant dans le secteur public que dans le secteur priv&#233;. Souvenons-nous que le secteur priv&#233; luttait alors pour obtenir ce qui avait &#233;t&#233; arrach&#233; dans le secteur public. Aujourd'hui, le secteur public cherche p&#233;niblement &#224; suivre le secteur priv&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La d&#233;faite du syndicalisme de combat&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais on doit toutefois reconna&#238;tre la d&#233;faite du syndicalisme de combat. En 1979, de longues gr&#232;ves de 3 &#224; 4 mois dans le secteur priv&#233; se sont sold&#233;es par des &#233;checs. En 1982, le gouvernement &#171; social-d&#233;mocrate &#187; du PQ r&#233;ussit &#224; nous planter par l'imposition de conventions collectives, par une diminution de salaire de 17 &#224; 20 %, puis par une s&#233;rie de lois qui ont fortement r&#233;duit notre rapport de forces dans le secteur public.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous avons commis des erreurs, c'est certain ! Entre autres, on disait trop souvent &#171; non &#187;, alors qu'aujourd'hui on dit toujours &#171; oui &#187; ! L'approche du mouvement syndical est pass&#233; du &#171; combat &#187; pur et dur au &#171; partenariat &#187; s&#233;curisant. Il est s&#251;rement possible de trouver une position interm&#233;diaire et efficace entre ces deux extr&#234;mes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Des syndicats se posaient alors comme repr&#233;sentants de l'ensemble des travailleurs. Il faut &#234;tre plus modestes. Dans mon syndicat, et je crois que c'est la m&#234;me chose dans beaucoup de syndicats, nous n'avons jamais &#233;t&#233; capables de d&#233;finir une politique d'enseignement qui allait au-del&#224; de la convention collective. Lorsqu'il y a conflit entre les int&#233;r&#234;ts syndicaux et ceux des usagers, les syndicats ont toujours pris la d&#233;fense des conditions de travail de leurs membres. C'est normal ! Mais il faut reconna&#238;tre cette contradiction et admettre que l'int&#233;r&#234;t du travailleur syndiqu&#233; et celui du travailleur-usager ne co&#239;ncident pas toujours.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'ai une fille de six ans et je suis pour la gr&#232;ve de la CEQ ! Mais si les syndicats font la gr&#232;ve, j'ai, comme beaucoup de parents, un probl&#232;me puisque ma compagne et moi travaillons. Il faut en tenir compte. Il y a l&#224; un conflit entre l'exercice l&#233;gitime du droit de gr&#232;ve et les besoins des parents. De plus, &#224; l'&#233;poque, on se pr&#233;occupait peu du budget de l'&#201;tat. &#171; L'&#201;tat va &#234;tre capable de payer &#187;, soutenait-on. Mais derri&#232;re l'&#201;tat, il y a les citoyennes et les citoyens qui paient les taxes et les imp&#244;ts. Il existe une diff&#233;rence entre le secteur public et le secteur priv&#233;. Dans ce dernier, la menace de fermeture est au bout du conflit si le syndicat est trop intransigeant, tout simplement ! Dans le secteur public, le syndicalisme de combat b&#233;n&#233;ficiait d'une marge de man&#250;uvre qui n'existait pas dans le secteur priv&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le bilan de cette p&#233;riode reste encore &#224; faire. Il est trop facile de dire que l'empressement &#224; vivre &#171; le grand soir &#187; marquait l'&#233;poque. Il faut distinguer les bons coups, entre autres, ceux associ&#233;s &#224; la d&#233;mocratisation de la vie syndicale, des autres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans un texte intitul&#233; &#171; Pour la reconnaissance syndicale &#187; (1983-1984), j'ai tent&#233; de trouver une voie qui surmonterait les faiblesses du syndicalisme de combat. J'avan&#231;ais alors une orientation en direction du plein emploi que je remets maintenant en question. On n'a pas les moyens de r&#233;aliser le plein emploi. En Su&#232;de, il y avait des centrales fortes et un parti social-d&#233;mocrate articul&#233;, dans une conjoncture mondiale o&#249; les &#201;tats nationaux pouvaient r&#233;guler l'&#233;conomie en fonction des besoins sociaux. Au Qu&#233;bec, on a un mouvement syndical affaibli et divis&#233;. Le gouvernement qu&#233;b&#233;cois est dirig&#233; par Lucien Bouchard, qui est d'all&#233;geance conservatrice depuis ses &#233;tudes universitaires. Il est, de m&#233;tier, un avocat patronal qui s'est fait conna&#238;tre comme procureur de la Couronne lors de la tristement c&#233;l&#232;bre Commission Cliche et qui a gagn&#233; ses gallons comme n&#233;gociateur en chef lorsque le front commun fut &#233;cras&#233; en 1982. Comment viser le plein emploi avec un tel gouvernement qui, au nom de la souverainet&#233;, vise &#224; int&#233;grer le Qu&#233;bec &#224; l'&#233;conomie nord-am&#233;ricaine et &#224; la mondialisation domin&#233;es par les USA ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Sommets de 1996&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En 1996, lors des Sommets, je n'arrive pas &#224; comprendre comment des n&#233;gociateurs syndicaux offrent aux patrons ce qu'ils veulent, esp&#233;rant un retour d'ascenseur ! Il faut avoir n&#233;goci&#233; une seule fois dans sa vie pour comprendre qu'on ne fait jamais &#231;a ! De plus, les trois centrales se pr&#233;sentent aux &#171; Sommets &#187; sans s'&#234;tre entendues ensemble. Elles y arrivent divis&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On s'y entend sur le d&#233;ficit z&#233;ro. Jacques Parizeau avait d&#233;j&#224; promis, lors de la campagne &#233;lectorale, d'&#233;quilibrer les d&#233;penses et les revenus de l'&#201;tat. Lucien Bouchard, s'appuyant sur un document de la FTQ-FSTQ, ajoute, &#224; ce projet de d&#233;ficit z&#233;ro, toutes les d&#233;penses d'immobilisation pr&#233;vues dans les quelques ann&#233;es o&#249; ce d&#233;ficit doit &#234;tre effac&#233;. L'&#201;tat ne doit pas seulement &#233;quilibrer ses d&#233;penses annuelles avec ses revenus annuels : il doit payer comptant toute route ou tout &#233;difice construit. Le montant du d&#233;ficit &#224; rembourser est ainsi pratiquement doubl&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce n'est pas tout. Une loi anti-d&#233;ficit est propos&#233;e. Les effets de la loi adopt&#233;e ne se font pas sentir pr&#233;sentement, car nous sommes dans une p&#233;riode de croissance &#233;conomique. Mais supposons que la r&#233;cession s'amorce ! La premi&#232;re ann&#233;e de la r&#233;cession, la loi pr&#233;voit que l'&#201;tat peut reporter l'ann&#233;e suivante une partie du d&#233;ficit. La deuxi&#232;me ann&#233;e, l'obligation d'un budget &#233;quilibr&#233;, ajout&#233;e aux coupures d&#233;j&#224; encaiss&#233;es pour r&#233;duire le d&#233;ficit, entra&#238;nera une d&#233;t&#233;rioration des services publics qui serait catastrophique. Cette loi anti-d&#233;ficit sera alors pr&#233;sent&#233;e comme le fruit du grand consensus de 1996 ! Il faut &#233;tudier cette loi, examiner son contenu, la discuter dans les assembl&#233;es, la combattre maintenant avant qu'il ne soit trop tard.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les membres n'ont pas &#233;t&#233; avis&#233;s du contenu r&#233;el du d&#233;ficit z&#233;ro. Ils n'ont pas &#233;t&#233; inform&#233;s que la proposition de cette loi venait de la FTQ-FSTQ. C'est l&#224;, &#224; mon avis, un d&#233;ficit d&#233;mocratique important pour les syndiqu&#233;s et tous les citoyens du Qu&#233;bec. Bouchard se congratule publiquement de la solidarit&#233; de tous autour de ce d&#233;ficit z&#233;ro. Il fait ainsi semblant d'ignorer que cette entente, avec l'establishment syndical, fut rejet&#233;e majoritairement par les membres de la CSN et de la CEQ.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les coupures au Qu&#233;bec ont &#233;t&#233; aussi draconiennes que celles en Ontario, o&#249; il y a eu un d&#233;bat sur la politique anti-d&#233;ficit du gouvernement Harris. Il y a eu de l'opposition aux coupures. Le NPD s'y est object&#233;. Les syndicats l'ont combattu. Au Qu&#233;bec, il n'y a pas eu de d&#233;bats. Tout le monde &#233;tait d'accord avec le bon premier ministre Bouchard !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En &#233;change de leur &#171; compr&#233;hension g&#233;n&#233;reuse &#187;, les dirigeants syndicaux esp&#233;raient, entre autres, un retour d'ascenseur sur la fiscalit&#233;. Il y a eu un consensus au comit&#233; sur la fiscalit&#233;, form&#233; par des repr&#233;sentants du gouvernement, des centrales syndicales et du patronat. Mais des instances syndicales s'y sont object&#233; lorsque le d&#233;bat a d&#233;but&#233; dans les centrales sur les conclusions du rapport du comit&#233;. Les demandes des centrales syndicales n'y avaient pas &#233;t&#233; prises en compte ! &#192; la CSN, ce fut un rejet complet.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au grand Sommet, &#224; l'automne 96, une d&#233;claration solennelle en faveur de l'emploi est adopt&#233;e, mais elle n'est accompagn&#233;e d'aucune mesure contraignante pour les patrons. On annonce, durant le Sommet, une entente sur la d&#233;r&#233;glementation ; les dirigeants syndicaux minimisent le lendemain la port&#233;e de cette entente. Peu apr&#232;s le Sommet, le gouvernement nomme &#224; la t&#234;te du comit&#233; de d&#233;r&#233;glementation Bernard Lemaire, reconnu comme un patron favorable &#224; la gestion participative et d&#233;favorable &#224; la participation des syndicats. Un repr&#233;sentant de la CSN et un autre de la FTQ y participent, mais quittent le comit&#233; lorsqu'ils se rendent compte qu'ils ont &#233;t&#233; pi&#233;g&#233;s. Malgr&#233; les d&#233;nonciations par les centrales des travaux de ce comit&#233;, Lucien Bouchard conclut que les recommandations du comit&#233; sont fort int&#233;ressantes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De l'&#233;conomie sociale au partenariat&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Que dire maintenant de l'&#233;conomie sociale ? Pour moi, c'est revenir au Qu&#233;bec d'avant 1960, quand l'&#201;tat finan&#231;ait les communaut&#233;s religieuses. &#192; ce moment-l&#224;, c'&#233;tait le r&#232;gne du b&#233;n&#233;volat, voulu ou pas ! Les services &#233;taient plus ou moins professionnels et ils co&#251;taient moins chers, parce que les travailleurs &#233;taient mal pay&#233;s et qu'on exigeait souvent la contribution des usagers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#233;conomie sociale, c'est de la sous-traitance, g&#233;n&#233;reuse, parce que ce n'est pas l'entreprise priv&#233;e, mais les groupes communautaires et populaires qui y sont impliqu&#233;s. Il faut distinguer l'appui &#224; ces groupes de la condamnation de l'&#233;conomie sociale, comme id&#233;ologie mise de l'avant depuis le Sommet. Les groupes populaires et communautaires existaient avant les Sommets et avant cette id&#233;ologie. Ils vont continuer d'exister apr&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On parle aussi de partenariat au sein de l'entreprise. &#192; l'origine de cette probl&#233;matique, on retrouve la position de la CSD sur les fermetures d'usine dans les secteurs mous, position reprise par la CSN et la FTQ par la suite. Cette position sera justifi&#233;e par des intellectuels, y compris certains du service de recherche de la CSN, au nom de la th&#233;orie de la r&#233;gulation. Rappelons que cette th&#233;orie soutient que le taylorisme et le fordisme sont choses r&#233;volues. Or, si on fait le tour des usines au Qu&#233;bec, on s'aper&#231;oit que ce type d'organisation du travail dispara&#238;t &#224; certains endroits, mais qu'il demeure encore tr&#232;s pr&#233;sent. La nouveaut&#233; en organisation du travail est ailleurs : elle est dans la pr&#233;carisation du travail qui touche 30 &#224; 45% de la main-d'oeuvre dans le secteur public ; elle est dans la pr&#233;carisation du travail d'une grande partie des travailleurs des services ; elle est dans la sous-traitance ; elle est dans le d&#233;veloppement du travail &#171; autonome &#187;. Pourquoi met-on l'accent ailleurs, sur le partenariat qui peut s'instaurer dans certains secteurs de pointe entre syndicat et patronat ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le partenariat est valable quand les partenaires sont &#233;gaux et partagent des objectifs communs. Entre parties in&#233;gales, on peut n&#233;gocier et en arriver &#224; un compromis, compte tenu du rapport de forces. Mais le consensus, ce n'est pas &#231;a ! Quand il y a consensus entre partenaires in&#233;gaux, les plus faibles en sortent perdants.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comment les centrales en sont-elles arriv&#233;es l&#224; ? J'ai relu les textes de la CSN et de la FTQ des cinq derni&#232;res ann&#233;es pour essayer de comprendre. &#192; la CSN, on parlait d'un changement de &#171; paradigme &#187; mot emprunt&#233; &#224; un philosophe et qui veut dire ceci : &#171; Einstein ne peut pas s'expliquer par Newton ! &#187; Quand il y a une r&#233;volution scientifique, on ne peut pas l'expliquer par ce qui existait auparavant ! Alors la CSN avance qu'on ne peut expliquer le syndicalisme de partenariat par le syndicalisme de combat qui existait auparavant. Le syndicalisme de combat avait du bon ; il r&#233;pondait &#224; une conjoncture. Celui du partenariat est bon aussi parce qu'il r&#233;pond &#224; la nouvelle conjoncture. Il n'y a donc eu aucune analyse et aucun bilan s&#233;rieux du syndicalisme de combat. Pourquoi le faire, s'il n'y a aucune relation entre deux conjonctures historiques et si la direction de la CSN a, comme Dieu, toujours raison ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le Fonds de solidarit&#233; de la FTQ a jou&#233; un r&#244;le dans ce changement de position. Le Fonds est ind&#233;niablement une r&#233;ussite financi&#232;re et un moyen, pour les travailleurs du secteur priv&#233;, de se constituer un fonds de retraite. Cependant, on a transform&#233; les militantes et les militants en vendeurs de REER pour le Fonds de solidarit&#233;. L'&#233;ducation syndicale donn&#233;e par le Fonds se limite &#224; rendre les travailleurs aptes &#224; lire un bilan financier. Je ne dis pas que la FSTQ ne fait pas bien son travail. Je dis que les syndicats ne doivent pas devenir le bras droit d'une institution financi&#232;re, m&#234;me si son C.A. est contr&#244;l&#233; par l'ex&#233;cutif d'une centrale. J'entrevois le jour o&#249; un syndicat d'une entreprise financ&#233;e par le FSTQ fera la gr&#232;ve : on comprendra alors la diff&#233;rence entre un syndicat et un fonds financier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La subordination du mouvement syndical &#224; la strat&#233;gie p&#233;quiste est aussi un mauvais choix strat&#233;gique. La question nationale doit &#234;tre subordonn&#233;e aux probl&#232;mes sociaux. Selon le probl&#232;me, la solution peut se trouver &#224; Qu&#233;bec, au Canada, en Am&#233;rique ou &#224; l'&#233;chelle mondiale. Le mouvement syndical doit refuser de subordonner ses propres revendications &#224; l'agenda souverainiste du gouvernement Bouchard.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au bout du compte, ce qui est important, c'est de discuter entre nous, militants de diff&#233;rentes centrales, sur des objectifs et des moyens qui pourraient &#234;tre partag&#233;s. Il faut ressusciter les d&#233;bats sur ce qu'on veut et ne veut pas, sur ce qu'on peut et ne peut pas. Il faut aussi d&#233;battre, de fa&#231;on polie et passionn&#233;e. L''important est de vivre la d&#233;mocratie syndicale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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