samedi 26 novembre 2005 par On a raison de se révolter
Le mouvement syndical devant le paradoxe
La trajectoire du mouvement syndical québécois actuellement apparaît comme une énigme. D’un côté explique Ghyslaine Raymond qui milite à la CSQ, « on a connu depuis l’avènement de Jean Charest de grandes mobilisations, un regain de confiance, un sentiment qu’on pouvait faire quelque chose devant un gouvernement hautement impopulaire. Et de l’autre, on sent nos craintes revenir à la surface, la nostalgie d’une époque où la concertation et le partenariat avec le gouvernement (du PQ) étaient à l’ordre du jour ». Dans ce sens, le « moment » actuel semble assez différent du « moment » de 1972 où le mouvement se présentait sur des bases offensives. « Présentement selon Gyslaine, on n’est pas capables de se défaire de la participation et de la concertation, même si le message du gouvernement Charest est clair ». Aujourd’hui selon G. Raymond, « il n’y a pas d’autre chemin que celui de l’action politique, mais attention, il ne s’agit pas de revenir en arrière sur des patterns du passé, il faut innover, relancer des comités de lutte, et ne pas se laisser embrigader par le nationalisme. Ça se fait en Bolivie, au Vénézuéla, pourquoi pas chez nous ? »
Prendre sa place
Il y a actuellement un renouvellement de générations dans le mouvement syndical. Dans le secteur commercial privé, c’est une grande croissance qui « change les façons de faire », selon Patrick Rondeau du SEPB (affilié à la FTQ). « Les jeunes prennent leur place dans le mouvement syndical, et ils essaient de le faire sans se brûler. Mais attention, ils ne sont pas tous des militants ! » affirme celui qui a syndiqué les employés de la chaîne Renaud-Bray. « Il ne faut pas se faire d’illusions sur notre force cependant. Le gouvernement et les entreprises ont le haut du pavé. Avec la loi 30 dans la santé, Charest a démantibulé plusieurs syndicats. La mobilisation de décembre 2004 n’est pas allée aussi loin qu’on l’espérait ». Dans le contexte des négociations dans le secteur public, P. Rondeau déplore la division qui fait qu’« on emboîte le pas les uns après les autres ». Il souligne la tension également entre le syndicalisme de combat et l’investissement responsable (que représente le Fonds de solidarité, qui dispose de 20% des actions de Renaud-Bray au moment où se négocie une convention collective). Il s’enthousiasme enfin sur la campagne actuelle contre les « ateliers de misère » (sweatshops) qui reçoit beaucoup d’appui un peu partout. Quant à l’avenir du mouvement syndical en général, « il dépend de notre capacité à syndiquer les précaires. Ça coûte cher et ça rapporte peu. On fait affaire avec des immigrants, des démunis, mais le faut le faire, c’est l’avenir du mouvement qui en dépend.
Travailler à une véritable transformation
Pour le vétéran du syndicalisme de la fonction publique Serge Roy (qui a présidé le Syndicat de la fonction publique du Québec SFPQ de 1996 à 2001, les syndicats doivent rebâtir leurs liens avec le mouvement social. Devant les transformations du marché du travail et la montée de la précarité, « il faut aller du côté des jeunes, des femmes et des autres secteurs communautaires et même explorer de nouveaux terrains, la démocratie, l’écologie, par exemple ». Impliqué si longtemps dans le secteur public, Serge Roy pense qu’il faut faire son « deuil » des grands fronts communs comme on les a connus à partir de 1972. « On ne doit pas viser le court terme, mais plutôt préparer le terrain pour la grève sociale et la rupture avec le PQ et le capitalisme. Il faut que les syndicats acceptent de consacrer une part significative de leurs ressources à la lutte sociale et suscitent la solidarité dans l’ensemble de la société ».
Des pistes d’action
Sur le terrain, les jeunes et les moins jeunes n’attendent pas, comme ceux qui ont mis en place le syndicat des employés-étudiants de l’UQÀM, le SÉTU. « Depuis 1987 explique Isabelle Renaud qui milite au SÉTU, deux millions d’emplois ont été créé dans le secteur tertiaire privé au Canada, contre seulement 300 000 dans le secteur manufacturé. C’est donc clair que le syndicalisme doit s’investir dans le secteur en croissance où le travail est atypique, à temps partiel, semi autonome, avec des horaires de travail éclatés, des salaires très bas ». Dans le mouvement syndical en général, l’organisation de ces personnes est vue comme un fardeau, une sorte de « mythe de Sisyphe, une lutte toujours à recommencer ». Mais selon I.Renaud, « il faudrait plutôt voir cela comme un grand défi, qui ne peut être calculé sur une base immédiate de coûts et de bénéfices, mais comme un investissement dans l’avenir où ce seront les jeunes, les femmes et les immigrants qui feront la différence ». Elle attire l’attention que cela est possible lorsque la volonté y est : « les syndicats nord-américains qui cherchent à percer chez Wall-Mart ont décidé de se mettre ensemble et d’appuyer les TUAC qui ont pu percer à Jonquière et Gatineau. Les autres syndicats canadiens ont prêté des organisateurs. C’est une avancée ». Par contre, la militante du SÉTU est consciente des obstacles qui continuent de s’ériger : « les syndicats connaissent peu le mouvement social. Ils ont manqué une occasion de dialoguer avec les jeunes du mouvement étudiant lors de la grève du printemps dernier ».
Défoncer plusieurs murs
En 1972, les syndicats faisaient partie d’une coalition sociale plus vaste qui luttait pour le changement. « Aujourd’hui explique René Charest, secrétaire du Conseil central de la CSN à Montréal, « il y a des tendances au repli, des réactions corporatistes, des craintes face aux mouvements d’action directe ». Il faudra beaucoup de débats selon R.Charest pour que « le mouvement syndical se rapproche de l’idée de la grève sociale, un concept lancé dans le but de rapprocher le mouvement social et le mouvement syndical ». Pour Jean-Marc Piotte qui s’est beaucoup investi dans le syndicalisme enseignant à la CSN, « le mouvement syndical est devenu une institution, surtout depuis l’écrasement par le PQ du Front commun de 1983. La tendance à pactiser avec le nationalisme a exacerbé ce virage et seuls les jeunes pourront bousculer cet ordre ». Pour Serge Roy, « les syndicats ont été embarqués dans le système et il faudra se brutaliser nous-mêmes pour détricoter tout cela ». « Ce n’est pas impossible, selon Thomas Lebel-Chiasson (militant du SÉTU), car il ne faut pas surestimer la force des machines. L’organisation qui a lancé la grève étudiante l’a fait avec les moyens du bord, elle a relancé la lutte avec sa détermination et son imagination ». André Vincent (militant de la FNEEQ) pense que les militants syndicaux ont un problème à assurer le suivi, comme après les grandes mobilisations du Sommet des peuples pour s’en servir comme levier d’éducation politique. En l’absence d’une telle éducation politique, quand arrive le temps des grands affrontements sociaux, les organisations syndicales sont incapables d’en saisir ou d’en expliquer à leurs membres les enjeux politiques, laissant libre cours aux manœuvres des professionnels de la négociation raisonnée ». Ghyslaine Raymond pense que la situation n’est pas si stagnante qu’elle ne paraît. Elle cite le fait que l’opposition militante à la CSQ fonctionne en réseaux et réussit à peser sur les débats. Un autre participant rappelle qu’« au début des années 70, ce sont les militants de tels réseaux souvent regroupés au sein de comités para-syndicaux (comités de journal, comités d’action politique, comités de santé-sécurité) qui ont osé affronter le syndicalisme d’affaire dominant à l’époque. Ce furent souvent ces militants qui entraînèrent les organisations syndicales dans la voie du syndicalisme de combat, appuyés en cela par d’autres groupes de militants de gauche (APLQ, CFP, CRIQ, Mobilisation, CAP St-Jacques, CAP Maisonneuve, etc...). On n’avait pas beaucoup de respect pour les structures, on était même un peu beaucoup baveux, mais n’était-ce pas là une bonne, belle et festive chose ? »