On a raison de se révolter

Intervention et réplique

vendredi 12 mars 1999 par Mireille Bénard

Un des premiers défis que nous avons, c’est d’être capable de partager la réflexion qu’on fait ici ce soir avec nos membres. Je reconnais qu’il est important d’aller un peu plus loin que les structures syndicales. Plusieurs d’entre nous sont des militantes et militants impliqués et on se rencontre dans les assemblées de nos organisations. Je regrette qu’on ait de la difficulté à ramener ces discussions auprès de nos membres. On croit parfois que ces discussions ne sont pas une préoccupation des syndicats. C’est peut-être dû au fait que nous ne sommes pas assez à l’écoute des revendications qui peuvent apparaître précises ou "terre à terre". Ces débats sont aussi importants car il n’y a pas de petites revendications ou de petites préoccupations.

Jean-Marc Piotte soulève la question du partenariat et celle du syndicalisme de combat, comme s’il s’agissait d’une dualité, d’un choix précis que le mouvement syndical devait porter. Je ne suis pas en accord avec cette approche. Je n’ai pas l’impression qu’il y a là une orientation très claire et que c’est un choix définitif d’aller vers une forme de syndicalisme qui n’est plus un syndicalisme de combat.

J’ai milité et suis toujours en contact avec le milieu syndical des garderies. Ce sont des syndicats très militants qui ont recours à la grève et qui se battent. Ce sont aussi des syndicats qui travaillent sur le terrain du partenariat et de la concertation, localement et régionalement. Les garderies sont cogérées. Les travailleuses et les travailleurs participent aux conseils d’administration et aux assemblées générales des garderies. Elles et ils participent à la gestion des garderies, au quotidien, et n’ont pas de difficulté à faire les choix qui s’imposent lorsqu’il faut faire des batailles, autant au niveau local devant les parents des conseils d’administration qui sont parfois des alliés, autant au niveau plus politique, comme devant le gouvernement. On peut le remarquer avec la lutte qui est engagée actuellement.

Cette dualité n’est pas sentie dans mon milieu de travail et je ne pense pas que les garderies soient complètement désincarnées du monde du travail. Le syndicalisme dans les garderies prouve qu’un équilibre est possible entre les différentes stratégies syndicales. La conjoncture dans les garderies se compare assez bien à celle dont monsieur Piotte présente au début de son livre, alors qu’il décrit la période dans laquelle le syndicalisme de combat s’est développé. C’est la conjoncture d’un réseau en croissance et les syndicats développent donc les mêmes façons de mener des combats que les syndicats dans les hôpitaux de l’époque, comme à l’Hôpital Ste-Justine alors qu’il était un des premiers centres hospitaliers à vouloir se syndiquer.

On peut comprendre aussi que des choix différents de stratégie correspondent à des conjonctures et des réalités différentes. Les syndicats s’engagent alors sur le terrain de l’organisation du travail ou de la cogestion. L’analyse de ces syndicats tient compte de leur rapport de force dans une conjoncture précise. Il est dangereux de juger les actions choisies par ces syndicats.

La période à venir sera marquée par plus de batailles syndicales. La mobilisation semble vouloir se développer dans le secteur public. Le syndicalisme de la prochaine période sera probablement un syndicalisme plus combatif. Parmi les aspects importants des luttes qui s’annoncent, les femmes y occupent une place plus importante. Elles sont plus conscientes qu’auparavant de l’environnement politique parce qu’elles subissent une discrimination depuis plusieurs années. Elles font le lien très direct entre cette discrimination, les politiques néolibérales et la mondialisation. La marche des femmes de l’an 2000 est un exemple d’éducation et de mobilisation à travers la planète. Les méthodes démocratiques développées dans ce projet est un exemple et un point d’appui.

Les sommets socio-économiques sont souvent présentés comme des lieux où se pratiquent des stratégies de concertation et de partenariat. Je vous avoue que ce mot ne me plaît pas. Il est à la fois péjoratif et aussi très négatif. Mais il y a d’autres lieux qui pratiquent la concertation. Il existe des situations où les syndicats ne peuvent pas être à l’écart de la participation dans différentes lieux identifiés à la concertation. Les organismes liés à la formation professionnelle en particulier et aussi ceux associés au développement de la main-d’úuvre en sont des exemples. On doit y développer nos positions dans le but de faire des gains pour les organisations syndicales.

Mais au-delà de ces précisions, il faut viser un équilibre entre les deux pôles de la pratique syndicale. Ces dernières années, il est vrai, l’insistance a porté plus sur la concertation et moins sur le terrain. Il est évident que la stratégie, qui consiste à s’asseoir et à discuter, apparaît comme rassurante et confortable. Il est évident aussi que cette stratégie a des limites. Nous touchons actuellement ces limites. Toutefois, quelle que soit la stratégie, elle nécessite de toute façon un rapport de force important ! Et c’est un aspect minimisé jusqu’à présent, à la fois aux sommets et aussi aux autres lieux de concertation.

On ne peut pas se contenter d’être dans ces lieux de concertation. La démarche doit être portée par un rapport de force et avoir l’appui des membres. C’est un élément important trop souvent oubli. On s’est cru capable d’obtenir des gains par la seule force de notre discours et de nos convictions, sans impliquer ceux et celles qu’on représente.

Mon bilan des sommets est assez critique. À la CSN, il est dit que oui, il fallait y aller, mais il ne fallait pas y aller n’importe comment. Il fallait être équipé et démontrer le bien-fondé de nos positions. Il fallait aussi négocier correctement et, sans jeter la pierre à quiconque, ne pas être aussi naïf de donner notre accord au déficit zéro sans aucun autre engagement. Je partage assez le point de vue de JM Piotte là-dessus. La participation à ces sommets fut une erreur qui pèse encore aujourd’hui. Un autre aspect négatif des sommets est le manque d’alliance avec les groupes populaires et communautaires qui sont nos alliés naturels. Ces groupes se sont sentis mis de côté, et avec raison, avec la rupture à la fin du sommet.

Quel que soit le lieu de participation, il faut évaluer sérieusement différents aspects dont notre capacité d’exercer notre rapport de force, notre intérêt syndical pour les membres et les alliances à établir. Il faut aussi établir des priorités. Aussi, lorsque d’autres batailles donnent de meilleurs résultats, il ne faut pas hésiter à aller sur le terrain et à quitter ces lieux. Enfin, la sensibiliser des membres est aussi nécessaire pour qu’ils comprennent les possibilités et les limites de la participation à ces lieux.

Il y a aussi des critiques à l’endroit des directions syndicales, des dirigeants pour qu’ils s’expriment plus fortement et de façon plus radicale. C’est une volonté importante qui est exprimée par nos membres et qui doit trouver satisfaction. Toutefois, de la même manière qu’on reconnaît ne pas vouloir réduire l’action syndicale, à l’occasion des sommets, à la seule capacité du discours pour changer les choses, il est faux de prétendre que la seule radicalisation des interventions publiques feront la différence et amèneront nos membres à se mobiliser. Il faut que les militantes et les militants des syndicats locaux appuient les directions syndicales car sans un tel travail concret, il n’y aura pas de mobilisation.


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