vendredi 12 mars 1999 par Ghyslaine Raymond
Parmi les éléments intéressants du livre de Jean-Marc Piotte, on trouve une critique originale de l’économie sociale qui compare la situation d’avant les années 60 et celle d’aujourd’hui et qui insiste sur l’avancée que constitue la prise en charge par l’état de ce secteur d’activité. Un autre aspect important de l’essai, c’est le rôle moteur de la démocratie syndicale ! Pendant toute une période, les assemblées syndicales étaient marquées par des débats et des confrontations régulières entre les membres qui débouchaient par une décision majoritaire, puis par le ralliement.
Sur le partenariat, je suis aussi d’accord avec lui. Le consensus entre des personnes syndiquées, des patrons et des représentants de l’État, est un piège. Il est très difficile, voire impossible, d’avoir un rapport de force suffisant pour faire des consensus qui ne nous nuiront pas.
Je suis d’avis aussi que les résultats des sommets socio-économiques ont été un coup sévère porté au mouvement syndical par le mouvement syndical. Au premier sommet, la discussion à la CEQ n’était pas évidente. La plupart des personnes déléguées dans les instances intervenaient sur le sommet à venir sans avoir de perspective ni de position. Lorsque nos représentantes et représentants sont revenus du premier sommet avec le "déficit zéro", on s’est demandé d’où ça sortait. Puis ce fut la mise en place des "chantiers". Des représentantes et représentants syndicaux ont commencé alors à s’intégrer à temps plein pendant des mois à ces chantiers. Des personnes conseillères ont été mobilisées. Au bout du compte, le deuxième sommet a abouti à la signature de la pire déclaration, celle pour l’emploi ! Il est illogique que des organisations syndicales signent ainsi la flexibilité, la déréglementation des "Gobeil, Scowen et Fortier" des années 90 et que le consensus soit présenté comme une bonne chose pour nos membres ! Immédiatement après le sommet, les attaques s’engagent ! On nous demande de couper nos salaires. Malgré la déclaration pour l’emploi, la suppression de 15 000 postes est acceptée dans les services publics ! Ces emplois sont perdus pour les jeunes.
Toutefois, j’ai des questions pour Jean-Marc, pour pousser plus loin les sujets. D’abord, on prétend que la mondialisation nous amène à réduire la taille de l’État et qu’on peut se payer tous les services qu’on a. Un article de la revue "Times Magazine" présente un bilan des subventions aux grandes entreprises américaines, comme GE, AT&T, qu’elles obtiennent par leur lobby auprès de l’administration américaine, des États et des municipalités. Ces subventions sont des sommes provenant des mécanismes de redistribution de richesse, des sommes destinées aux individus ou pour le financement des services publics. Les compagnies américaines ont simplement arnaqué cet argent.
Qu’en est-il au Québec alors qu’on nous dit qu’il n’y a pas d’argent ? Ne pourrait-on pas fouiller plus loin et examiner ce qui se passe avec les subventions, directes ou indirectes, qu’elles soient du gouvernement du Québec, des municipalités ou du gouvernement fédéral. Les ressources provenant du produit intérieur brut et destinées à l’aide sociale ne sont-elles pas détournées aux compagnies pour améliorer leurs profits ? La semaine dernière a eu lieu un forum du Rassemblement pour une alternative politique (RAP) sur la fiscalité. Peter Bakvis, conseiller à la CSN et économiste, nous expliquait un projet de budget fédéral alternatif. Les conclusions démontraient que l’argent existe, même partant de l’hypothèse du "déficit zéro" ! Les augmentations de salaire, l’amélioration des conditions de travail et l’équité salariale sont possibles
Jean-Marc dénonce, à juste titre, le Parti québécois, mais il n’indique pas la nécessité de se donner un instrument politique qui nous soit propre. Il faut cesser d’être à la défensive ! Les directions syndicales ont toutes la même attitude et pas seulement les trois grandes centrales, CEQ, CSN, FTQ. On critique le Parti québécois mais on se heurte à la question nationale, et on se ramollit. Les derniers sommets socio-économiques ont été demandés par les centrales syndicales. C’est un fait consigné dans les documents préparatoires du Sommet de la solidarité sociale. Jean-Marc nous indique que les organisations se sont retrouvées dans une telle position suite à une trop grande pratique de collusion avec les patrons et le gouvernement que les représentantes et les représentants syndicaux ont fini par se rendre aux arguments patronaux au détriment des demandes des membres. Il faut saisir la question nationale d’une autre façon, afin qu’elle nous satisfasse. À chaque fois qu’on y est confronté, on doit faire des concessions. Le retrait des "Partenaires pour la souveraineté" s’est effectué en rejetant la collusion avec le PQ, mais que se passera-t-il au prochain référendum ? Par ailleurs, on traite beaucoup des grandes centrales, mais qu’en est-il avec les organisations indépendantes ñ FIIQ, SFPQ, SPGQ ñ mais aussi des mouvements sociaux formés des groupes communautaires et populaires, du mouvement des femmes ?
Une scission s’est produite dans les alliances entre les centrales syndicales et les groupes communautaires qui luttent contre la pauvreté. Les organisations syndicales voulaient diriger l’alliance avec ces groupes en ne plaçant qu’une seule revendication dans le cadre du sommet, celle de l’emploi ! Or, la lutte pour l’emploi ne peut pas être avancée sans y lier la lutte à la pauvreté. Celle-ci fut attachée de peine et de misère, et la fracture s’est produite lorsqu’il a fallu aborder la lutte à la pauvreté ! On doit apprendre ainsi de l’action de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qui fut à l’avant-garde de la lutte contre la pauvreté avec la marche "Du pain et des roses". La Marche des femmes de l’an 2000 s’engage actuellement et il faut examiner comment on peut se réunir !
Aussi sur le Front commun dans le secteur public, il n’existe pas de débat sur les stratégies. Pour développer un réel Front commun, il est important de reprendre une même revendication sociale qui unit tout le monde autour de la pauvreté et de la précarité ! Pour rejoindre les jeunes, pour unir les luttes du secteur privé et du secteur public, il faut définir des revendications communes.
Concernant le sectarisme syndical, j’aimerais soulever un passage du livre de Jean-Marc sur la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) de la CSN, anciennement la FAS. Il écrit que la FAS n’est plus au cúur du processus du travail dans les hôpitaux sans les infirmières, même si ceux qu’elle représente occupent des fonctions essentielles. Je n’ose pas interpréter cette affirmation mais je la soulève pour le débat.
Enfin, sur la question des fonds d’épargne et d’investissement de la FTQ et de la CSN, je suis d’avis aussi qu’elle est liée avec l’apparition des pratiques de partenariat et de concertation. Depuis le saccage de la Baie James et des poursuites importantes contre la FTQ, puis du référendum de 1981, et ensuite de l’offensive contre le secteur public en 1982, la FTQ se désolidarise à cette époque du Front commun. Elle refuse de défoncer le plafond salarial du gouvernement et obtient le Fonds de solidarité en contrepartie. Depuis, apparaît une perte d’indexation des régimes de pension. Or, le Fonds de solidarité de la FTQ ne peut pas nous remettre cette perte. Si les organisations syndicales demeurent importantes, les faiblesses sont réelles et on doit en débattre !