On a raison de se révolter

Du combat au partenariat. Aux origines du syndicalisme de combat.

vendredi 12 mars 1999 par Jean-Marc Piotte

Quand l’armée arrive au Québec, en 1970, le mouvement social, extrêmement fort à cette époque, s’écroule. Les étudiants et les intellectuels se cachent. Tout le monde avait peur. Parmi ceux et celles qui résistent, on trouve Claude Ryan du journal Le Devoir, René Lévesque du Parti québécois et le mouvement syndical. Ce mouvement organisé est le seul à résister : le Parti québécois, les associations étudiantes et les groupes populaires semblent disparaître comme organisations. La CSN, la CEQ et la FTQ réunissent, pour la première fois de leur vie -et ils ne l’ont pas souvent fait depuis- leurs grandes instances générales à Québec : 600 à 700 délégués y condamnent l’occupation armée et défendent la démocratie. La démonstration est claire : les organisations syndicales étaient des organisations capables de défendre la démocratie quand il n’y avait plus rien au Québec qui avait les capacités de le faire.

La rencontre des délégations à Québec en 1970 engendre, dans toutes les régions, une volonté de s’organiser : des militant-es syndicaux de la CSN, de la CEQ et de la FTQ se réunissant, discutent de questions de logement et de transport, réfléchissent sur les façons de s’impliquer dans la vie des municipalités et des commissions scolaires.

C’est dans cette conjoncture, peu après le conflit de La Presse, que le Front commun s’organise et déclenche la grève générale en 1972. Les membres des trois centrales réunis dans plusieurs régions, avaient appris à travailler solidairement, à discuter d’objectifs communs et de moyens à utiliser, malgré les campagnes de maraudage des appareils qui tendaient à les diviser. (Tournées vers la défense de chaque organisation, ces campagnes n’ont jamais aidé le mouvement syndical, ni aucune des organisations d’un point de vue strictement comptable.) Dans certaines régions, les syndiqué-es occupent la ville et y exercent le pouvoir durant près d’une semaine.

Cette période est aussi traversée par la démocratisation des syndicats. L’organisation syndicale n’est pas une affaire des directions, mais l’affaire des membres, à la base. Ce mot d’ordre est partout, dans tous les textes défendant le syndicalisme de combat. C’est à cette époque que les conseils syndicaux sont mis sur pied. Composé de militant-es, le conseil syndical était l’intermédiaire entre l’exécutif et l’assemblée générale ; il était le coeur de l’organisation des membres. Car à l’époque, il y avait des débats ! Ça participait aux assemblées ! Ça s’engueulait sur les objectifs et les moyens, parfois de façon abominable, puis le vote était pris et toutes et tous s’engageaient dans le sens du vote majoritaire. Dans les années 70, nous étions certes divisés dans les débats mais, au moment de passer à l’action, nous étions unis face aux patrons.

À l’époque, l’approche "classe contre classe" était intransigeante. C’était une erreur. Il est exact que notre approche était marquée par l’anarcho-syndicalisme. La négociation et les compromis venaient souvent en second lieu. Cette approche intransigeante n’était pas seulement le fruit de la conjoncture : elle amenait des gains dans les conventions collectives et dans les conditions de travail, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Souvenons-nous que le secteur privé luttait alors pour obtenir ce qui avait été arraché dans le secteur public. Aujourd’hui, le secteur public cherche péniblement à suivre le secteur privé.

La défaite du syndicalisme de combat

Mais on doit toutefois reconnaître la défaite du syndicalisme de combat. En 1979, de longues grèves de 3 à 4 mois dans le secteur privé se sont soldées par des échecs. En 1982, le gouvernement "social-démocrate" du PQ réussit à nous planter par l’imposition de conventions collectives, par une diminution de salaire de 17 à 20 %, puis par une série de lois qui ont fortement réduit notre rapport de forces dans le secteur public.

Nous avons commis des erreurs, c’est certain ! Entre autres, on disait trop souvent "non", alors qu’aujourd’hui on dit toujours "oui" ! L’approche du mouvement syndical est passé du "combat" pur et dur au "partenariat" sécurisant. Il est sûrement possible de trouver une position intermédiaire et efficace entre ces deux extrêmes.

Des syndicats se posaient alors comme représentants de l’ensemble des travailleurs. Il faut être plus modestes. Dans mon syndicat, et je crois que c’est la même chose dans beaucoup de syndicats, nous n’avons jamais été capables de définir une politique d’enseignement qui allait au-delà de la convention collective. Lorsqu’il y a conflit entre les intérêts syndicaux et ceux des usagers, les syndicats ont toujours pris la défense des conditions de travail de leurs membres. C’est normal ! Mais il faut reconnaître cette contradiction et admettre que l’intérêt du travailleur syndiqué et celui du travailleur-usager ne coïncident pas toujours.

J’ai une fille de six ans et je suis pour la grève de la CEQ ! Mais si les syndicats font la grève, j’ai, comme beaucoup de parents, un problème puisque ma compagne et moi travaillons. Il faut en tenir compte. Il y a là un conflit entre l’exercice légitime du droit de grève et les besoins des parents. De plus, à l’époque, on se préoccupait peu du budget de l’État. "L’État va être capable de payer", soutenait-on. Mais derrière l’État, il y a les citoyennes et les citoyens qui paient les taxes et les impôts. Il existe une différence entre le secteur public et le secteur privé. Dans ce dernier, la menace de fermeture est au bout du conflit si le syndicat est trop intransigeant, tout simplement ! Dans le secteur public, le syndicalisme de combat bénéficiait d’une marge de manúuvre qui n’existait pas dans le secteur privé.

Le bilan de cette période reste encore à faire. Il est trop facile de dire que l’empressement à vivre "le grand soir" marquait l’époque. Il faut distinguer les bons coups, entre autres, ceux associés à la démocratisation de la vie syndicale, des autres.

Dans un texte intitulé "Pour la reconnaissance syndicale" (1983-1984), j’ai tenté de trouver une voie qui surmonterait les faiblesses du syndicalisme de combat. J’avançais alors une orientation en direction du plein emploi que je remets maintenant en question. On n’a pas les moyens de réaliser le plein emploi. En Suède, il y avait des centrales fortes et un parti social-démocrate articulé, dans une conjoncture mondiale où les États nationaux pouvaient réguler l’économie en fonction des besoins sociaux. Au Québec, on a un mouvement syndical affaibli et divisé. Le gouvernement québécois est dirigé par Lucien Bouchard, qui est d’allégeance conservatrice depuis ses études universitaires. Il est, de métier, un avocat patronal qui s’est fait connaître comme procureur de la Couronne lors de la tristement célèbre Commission Cliche et qui a gagné ses gallons comme négociateur en chef lorsque le front commun fut écrasé en 1982. Comment viser le plein emploi avec un tel gouvernement qui, au nom de la souveraineté, vise à intégrer le Québec à l’économie nord-américaine et à la mondialisation dominées par les USA ?

Les Sommets de 1996

En 1996, lors des Sommets, je n’arrive pas à comprendre comment des négociateurs syndicaux offrent aux patrons ce qu’ils veulent, espérant un retour d’ascenseur ! Il faut avoir négocié une seule fois dans sa vie pour comprendre qu’on ne fait jamais ça ! De plus, les trois centrales se présentent aux "Sommets" sans s’être entendues ensemble. Elles y arrivent divisées.

On s’y entend sur le déficit zéro. Jacques Parizeau avait déjà promis, lors de la campagne électorale, d’équilibrer les dépenses et les revenus de l’État. Lucien Bouchard, s’appuyant sur un document de la FTQ-FSTQ, ajoute, à ce projet de déficit zéro, toutes les dépenses d’immobilisation prévues dans les quelques années où ce déficit doit être effacé. L’État ne doit pas seulement équilibrer ses dépenses annuelles avec ses revenus annuels : il doit payer comptant toute route ou tout édifice construit. Le montant du déficit à rembourser est ainsi pratiquement doublé.

Ce n’est pas tout. Une loi anti-déficit est proposée. Les effets de la loi adoptée ne se font pas sentir présentement, car nous sommes dans une période de croissance économique. Mais supposons que la récession s’amorce ! La première année de la récession, la loi prévoit que l’État peut reporter l’année suivante une partie du déficit. La deuxième année, l’obligation d’un budget équilibré, ajoutée aux coupures déjà encaissées pour réduire le déficit, entraînera une détérioration des services publics qui serait catastrophique. Cette loi anti-déficit sera alors présentée comme le fruit du grand consensus de 1996 ! Il faut étudier cette loi, examiner son contenu, la discuter dans les assemblées, la combattre maintenant avant qu’il ne soit trop tard.

Les membres n’ont pas été avisés du contenu réel du déficit zéro. Ils n’ont pas été informés que la proposition de cette loi venait de la FTQ-FSTQ. C’est là, à mon avis, un déficit démocratique important pour les syndiqués et tous les citoyens du Québec. Bouchard se congratule publiquement de la solidarité de tous autour de ce déficit zéro. Il fait ainsi semblant d’ignorer que cette entente, avec l’establishment syndical, fut rejetée majoritairement par les membres de la CSN et de la CEQ.

Les coupures au Québec ont été aussi draconiennes que celles en Ontario, où il y a eu un débat sur la politique anti-déficit du gouvernement Harris. Il y a eu de l’opposition aux coupures. Le NPD s’y est objecté. Les syndicats l’ont combattu. Au Québec, il n’y a pas eu de débats. Tout le monde était d’accord avec le bon premier ministre Bouchard !

En échange de leur "compréhension généreuse", les dirigeants syndicaux espéraient, entre autres, un retour d’ascenseur sur la fiscalité. Il y a eu un consensus au comité sur la fiscalité, formé par des représentants du gouvernement, des centrales syndicales et du patronat. Mais des instances syndicales s’y sont objecté lorsque le débat a débuté dans les centrales sur les conclusions du rapport du comité. Les demandes des centrales syndicales n’y avaient pas été prises en compte ! À la CSN, ce fut un rejet complet.

Au grand Sommet, à l’automne 96, une déclaration solennelle en faveur de l’emploi est adoptée, mais elle n’est accompagnée d’aucune mesure contraignante pour les patrons. On annonce, durant le Sommet, une entente sur la déréglementation ; les dirigeants syndicaux minimisent le lendemain la portée de cette entente. Peu après le Sommet, le gouvernement nomme à la tête du comité de déréglementation Bernard Lemaire, reconnu comme un patron favorable à la gestion participative et défavorable à la participation des syndicats. Un représentant de la CSN et un autre de la FTQ y participent, mais quittent le comité lorsqu’ils se rendent compte qu’ils ont été piégés. Malgré les dénonciations par les centrales des travaux de ce comité, Lucien Bouchard conclut que les recommandations du comité sont fort intéressantes.

De l’économie sociale au partenariat

Que dire maintenant de l’économie sociale ? Pour moi, c’est revenir au Québec d’avant 1960, quand l’État finançait les communautés religieuses. À ce moment-là, c’était le règne du bénévolat, voulu ou pas ! Les services étaient plus ou moins professionnels et ils coûtaient moins chers, parce que les travailleurs étaient mal payés et qu’on exigeait souvent la contribution des usagers.

L’économie sociale, c’est de la sous-traitance, généreuse, parce que ce n’est pas l’entreprise privée, mais les groupes communautaires et populaires qui y sont impliqués. Il faut distinguer l’appui à ces groupes de la condamnation de l’économie sociale, comme idéologie mise de l’avant depuis le Sommet. Les groupes populaires et communautaires existaient avant les Sommets et avant cette idéologie. Ils vont continuer d’exister après.

On parle aussi de partenariat au sein de l’entreprise. À l’origine de cette problématique, on retrouve la position de la CSD sur les fermetures d’usine dans les secteurs mous, position reprise par la CSN et la FTQ par la suite. Cette position sera justifiée par des intellectuels, y compris certains du service de recherche de la CSN, au nom de la théorie de la régulation. Rappelons que cette théorie soutient que le taylorisme et le fordisme sont choses révolues. Or, si on fait le tour des usines au Québec, on s’aperçoit que ce type d’organisation du travail disparaît à certains endroits, mais qu’il demeure encore très présent. La nouveauté en organisation du travail est ailleurs : elle est dans la précarisation du travail qui touche 30 à 45% de la main-d’oeuvre dans le secteur public ; elle est dans la précarisation du travail d’une grande partie des travailleurs des services ; elle est dans la sous-traitance ; elle est dans le développement du travail "autonome". Pourquoi met-on l’accent ailleurs, sur le partenariat qui peut s’instaurer dans certains secteurs de pointe entre syndicat et patronat ?

Le partenariat est valable quand les partenaires sont égaux et partagent des objectifs communs. Entre parties inégales, on peut négocier et en arriver à un compromis, compte tenu du rapport de forces. Mais le consensus, ce n’est pas ça ! Quand il y a consensus entre partenaires inégaux, les plus faibles en sortent perdants.

Comment les centrales en sont-elles arrivées là ? J’ai relu les textes de la CSN et de la FTQ des cinq dernières années pour essayer de comprendre. À la CSN, on parlait d’un changement de "paradigme" mot emprunté à un philosophe et qui veut dire ceci : "Einstein ne peut pas s’expliquer par Newton !" Quand il y a une révolution scientifique, on ne peut pas l’expliquer par ce qui existait auparavant ! Alors la CSN avance qu’on ne peut expliquer le syndicalisme de partenariat par le syndicalisme de combat qui existait auparavant. Le syndicalisme de combat avait du bon ; il répondait à une conjoncture. Celui du partenariat est bon aussi parce qu’il répond à la nouvelle conjoncture. Il n’y a donc eu aucune analyse et aucun bilan sérieux du syndicalisme de combat. Pourquoi le faire, s’il n’y a aucune relation entre deux conjonctures historiques et si la direction de la CSN a, comme Dieu, toujours raison ?

Le Fonds de solidarité de la FTQ a joué un rôle dans ce changement de position. Le Fonds est indéniablement une réussite financière et un moyen, pour les travailleurs du secteur privé, de se constituer un fonds de retraite. Cependant, on a transformé les militantes et les militants en vendeurs de REER pour le Fonds de solidarité. L’éducation syndicale donnée par le Fonds se limite à rendre les travailleurs aptes à lire un bilan financier. Je ne dis pas que la FSTQ ne fait pas bien son travail. Je dis que les syndicats ne doivent pas devenir le bras droit d’une institution financière, même si son C.A. est contrôlé par l’exécutif d’une centrale. J’entrevois le jour où un syndicat d’une entreprise financée par le FSTQ fera la grève : on comprendra alors la différence entre un syndicat et un fonds financier.

La subordination du mouvement syndical à la stratégie péquiste est aussi un mauvais choix stratégique. La question nationale doit être subordonnée aux problèmes sociaux. Selon le problème, la solution peut se trouver à Québec, au Canada, en Amérique ou à l’échelle mondiale. Le mouvement syndical doit refuser de subordonner ses propres revendications à l’agenda souverainiste du gouvernement Bouchard.

Au bout du compte, ce qui est important, c’est de discuter entre nous, militants de différentes centrales, sur des objectifs et des moyens qui pourraient être partagés. Il faut ressusciter les débats sur ce qu’on veut et ne veut pas, sur ce qu’on peut et ne peut pas. Il faut aussi débattre, de façon polie et passionnée. L’’important est de vivre la démocratie syndicale.


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