lundi 25 novembre 2002 par Forum intersyndical
Nous présentons maintenant des extraits des interventions effectuées durant le débat. Nous les avons regroupées sous trois angles : le rapport de force et la mobilisation, la revendication commune et la nécessité de l’action politique. Cette présentation n’est pas exhaustive mais regroupe les aspects principaux de la discussion.
SUR LE RAPPORT DE FORCE ET LA MOBILISATION
C e que nous avons connu dernièrement, nous a mis en confrontation les uns avec les autres. C’est dans ce contexte qu’on voit apparaître la notion de "pot" pour lequel on se tiraille. Auparavant, on parlait des grandes batailles du secteur public comme d’une locomotive. Il y avait de la fierté et on se soutenait quel que soit le groupe qui se levait. On parlait plutôt qu’un tel groupe ouvrait une "piste". Les gouvernements d’aujourd’hui ne sont pas différents de ceux d’hier. Il y a de l’espoir. On doit recommencer à se battre. Il y a du monde qui mène des batailles. Entre nous, il ne faut pas se tirer dans les pattes sinon nous serons tous dans une situation où ça va être intenable.
Avec la bataille sur l’équité salariale dans l’enseignement, les enseignantes et les enseignants commencent à se relever après avoir passé des années déguisés en tapis. Cette bataille est une bataille sociale. Un chemin s’ouvre par cette bataille publique et le secteur privé sera obligé ensuite de suivre la même voie. Il faut être solidaires les uns les autres dans les batailles qu’on mène sinon on s’en va nulle part.
I l faut éviter le piège du déficit "zéro" et éviter de prendre pour acquis la limite imposée par cet objectif. Toutefois, pour ouvrir le "pot", il faut développer une pression suffisamment forte pour faire reculer le prochain gouvernement. Il ne s’agit pas ici de fixer l’objectif de le "défoncer", mais plutôt de lui dire que la grosseur du "pot" n’est pas définie d’avance. Toutefois, nous ne pouvons pas tenir un tel discours face au gouvernement si nous ne disposons pas d’une pression suffisamment forte pour le forcer à considérer notre point de vue. Or nous n’y réussirons pas en rangs séparés. La pression doit donc se concentrer dans le temps. Parmi les éléments mis au jeu pour réunir ces conditions gagnantes, il y a les revendications communes. Elles doivent avoir un caractère social pour gagner la population à notre lutte. Mais il existe des points de vue différents sur les revendications. Par exemple, il peut y avoir plusieurs visions sur la question de l’équité ; des augmentations salariales peuvent aussi être des revendications sociales ; la lutte pour contrer la précarité débouche aussi sur des revendications de société. On voudrait faire croire que c’est nécessairement corporatiste lorsque le mouvement syndical parle de revendications. Il faut pouvoir faire l’unité malgré des revendications qui ne sont pas homogènes.
I l y a deux aspects que nous avons perdus : il y a la revendication commune et stratégique mais il y a aussi l’organisation de la mobilisation. Concernant ce dernier aspect, on remarque que la conception dominante de la négociation dans le secteur public est de la situer dans une période qui nous oblige à nous mobiliser. Il n’y aura pas d’élection ou de référendum avec lesquels on peut jouer. Si on veut faire des gains, il faudra mobiliser à la base et aller voir les membres. Et les débats concernant l’achat de publicité pour régler nos problèmes de mobilisation seront futiles. Il faut lancer les militantes et les militants dans les milieux pour qu’ils s’adressent aux membres afin d’expliquer pourquoi nos revendications salariales sont justifiées. Le défi de la prochaine négociation, c’est le vrai défi, c’est celui de la mobilisation pour que notre revendication devienne réellement politique.
SUR LA REVENDICATION COMMUNE
O n a un problème au Québec qui en est un d’indépendance du mouvement syndical par rapport au Parti québécois. Ça fait maintenant plus de 25 ans que le problème existe. Or, ce qui nous manque souvent pour surmonter ce problème, c’est une revendication centrale unificatrice. Je vais prendre l’exemple de la grève de 21 jours contre General Motors (GM) au mois de septembre 96 au Canada alors qu’une percée importante a été obtenue. Pour contrer la sous-traitance, le syndicat avançait le principe nouveau de la "propriété du travail" qui se résume ainsi : l’usine appartient à l’employeur, la machinerie appartient à l’employeur, le produit fini qui sort appartient à l’employeur, mais le travail fait à l’intérieur nous appartient. C’est audacieux comme principe de négociation mais il fut obtenu en s’appuyant entre autres sur l’opinion publique. Cette bataille a été gagnée politiquement, en la présentant comme une bataille pour l’emploi, pour les jeunes dans le futur, pour la communauté. La lutte syndicale joue un rôle social fondamental. Il faut s’appuyer sur cet aspect et non pas chercher à soulever la pitié.
I l y a un gros problème d’unité autour des revendications communes. Chacun détient un bout de revendication devant la remise en question des services publics en général et du rôle de l’État. Construire une alternative politique demeure importante, mais je pense qu’on devrait d’abord se brasser dans le mouvement syndical. Il faut se questionner : où va le Québec à l’heure de la mondialisation ? Il est possible d’aller au-delà de nos intérêts particuliers de syndicat et de se rejoindre sur des intérêts communs. Et il ne faut pas avoir peur d’aller brasser nos membres à la base pour y arriver.
La lutte revendicative dans le secteur public est essentiellement politique. Ça implique d’aller chercher l’appui politique. Il faut définir des revendications qui vont aller chercher cet appui dans la population. Pourquoi les personnes syndiquées n’ont pas organisé des mouvements d’action allant jusqu’au débrayage pour protester contre ce qui se passe dans l’assurance-chômage ? Pourquoi a-t-on laissé seulement vingt mille femmes se battre pour hausser le salaire minimum à 8 $ de l’heure ? Pourquoi que ?...
La mission principale d’un syndicat, c’est de revendiquer. C’est dans la définition de la revendication que le syndicat s’affirme, s’exprime et pose le geste politique essentiel. C’est là que ça commence. Lorsqu’on se bat pour les autres en même temps qu’on se bat pour soi, personne ne te reprochera de te battre. En 1970 et en 1976, le monde n’était pas plus fin et ce n’est pas parce qu’ils y avaient moins de contraintes. Il y avait autant de maraudage et l’appareil haïssait l’autre autant. Sauf qu’on reconnaissait que la lutte était politique et que la revendication originale devait être mobilisatrice pour plus que moins de monde ! Aujourd’hui, la situation devient presque un drame quand on voit ce qui se passe au début de cette négociation en regard de la définition de la revendication commune.
Aussi, il y avait des structures communes en 1975 et 1976. Le front commun, c’était des assemblées de 700 à 800 personnes avec 250 par centrale. Chacun voyait comment les autres s’exprimaient et ça forçait les représentants en avant à faire d’extraordinaires négociations pour satisfaire les trois groupes.
L es meilleurs négociateurs sont celles et ceux qui sont capables de comprendre les difficultés de l’autre groupe, de les analyser et de démontrer que leurs revendications sont les mêmes que les siennes, qu’elles ont un plancher commun même si elle s’exprime différemment. La vraie solidarité est de reconnaître l’identité entre nos demandes et celles des autres. Les femmes lorsqu’elles demandaient le salaire minimum, elles ne l’ont pas fait seulement pour les femmes. La vraie solidarité se développe en étant capable de trouver dans les revendications des membres de la FSSS ce qui peut rejoindre les demandes des enseignantes et des enseignants, en comprenant les problèmes autour de l’environnement chez les fonctionnaires. On est alors obligé d’y arriver à des revendications communes même si elles ne sont pas uniques. On doit accepter que l’autre demande des choses différentes.
SUR LA NÉCESSITÉ DE L’ACTION POLITIQUE
On a parlé de divisions entre les centrales syndicales, mais le drame le plus important c’est la séparation du mouvement syndical avec l’ensemble de la population. Cette séparation est importante, elle est une base de l’exclusion. Cette séparation nourrit la division intersyndicale et un type de syndicalisme qui renforce les divisions internes du mouvement syndical. L’origine politique de cette situation est une série de défaites d’une gauche à l’intérieur du mouvement syndical et particulièrement la défaite sur tous les débats sur l’organisation politique que devrait se donner le mouvement syndical. Ensuite, ça s’est accumulé et ça donne lieu à une nouvelle conception de la solidarité et de la responsabilité. Cette nouvelle conception de la responsabilité est celle envers l’économie du Québec ! Et c’est ça qui nous a conduit jusqu’aux fameux sommets.
Il n’y a pas de solution strictement syndicale au problème de l’unité si elle ne pose pas le problème de l’unité du mouvement syndical avec l’ensemble de la population. Et la seule façon de le poser, ce n’est pas simplement des revendications syndicales plus sociales, bien sûr que cette dimension doit y être, mais c’est plutôt de poser comment le mouvement syndical doit définir ses revendications pour qu’il redevienne un mouvement social.
La situation de la population du Québec se détériore de plus en plus. L’exclusion devient de plus en plus considérable. Et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu un nombre de luttes considérables. L’idée de faire de la politique devient nécessaire et on ne peut pas en faire abstraction. On ne peut pas parler du mouvement syndical, de son renouvellement et de ses luttes, en mettant de côté le lien à rebâtir entre le mouvement syndical et la population. Si on prend les moyens pour marcher dans cette direction, alors on trouvera les moyens de dépasser les querelles intersyndicales
J e crois qu’il ne faut pas tomber dans la nostalgie. En Europe, il y a des partis de gauche et le mouvement syndical a subi des reculs. Il n’y a pas de solution magique ! C’est à l’intérieur des organisations syndicales qu’il faut travailler parce qu’au Québec, il n’y a rien d’autre. Et on ne doit pas croire qu’on ne fait jamais de gains. On a reculé depuis 15 -20 ans, mais des syndicats font des gains en mobilisant à la base avec l’appui des centrales.
S i on se pose la question de l’action politique en se disant qu’on élit un parti pour qu’il s’occupe de tout, c’est évident qu’on va se tromper. Mais ce n’est pas le projet pour lequel je milite. Il faut marcher sur deux jambes. On doit se battre à tous les jours au niveau syndical, populaire, étudiant, mais aussi on doit se battre au niveau politique. Une alternative politique, ce n’est pas un autre parti à côté de notre réalité. C’est nous tous qui allons la contrôler. Bref, s’engager dans les luttes de nos organisations et construire une alternative politique, c’est marcher sur deux jambes !
Le mouvement syndical ne peut pas régler les problèmes actuels, entre autres ceux liés au néolibéralisme. C’est en ce sens qu’il importe de poser la question politique. Globalement, depuis les quinze dernières années, on recule malgré des gains. Un gouvernement cède si les pressions sont fortes, mais il sait qu’après les élections, il pourra gruger les gains obtenus par les luttes. On réussira à être une menace au néolibéralisme à partir du moment où on va occuper le champ politique.