vendredi 6 novembre 1998 par Serge Morin
Pour la première fois depuis 1985, la FTQ a décidé spontanément de ne pas prendre position pour aucun des deux partis. Elle développe une stratégie visant à compromettre les députés et les candidats sur le secteur public. Pour ce faire, le SCFP a fait imprimer un dépliant à un million d’exemplaires. Nous venons d’être informés par lettre d’avocat de cesser de distribuer ce pamphlet sous peine de poursuite par le Directeur général des élections. Ce dépliant, qui dénonce les orientations politiques qui vont à l’encontre des services publics, m’apparaît être l’expression de la liberté d’opinion. On constate ainsi un paradoxe surprenant : pour une des premières fois, la FTQ n’appuie aucun parti et, pour la première fois, la FTQ sera condamnée à avoir fait de la politique ! (Rires).
Le premier élément que je veux soulever concerne justement l’action politique. La FTQ cherche, avec raison dans bien des cas, à intervenir sur la scène politique. Mais prendre ainsi position, c’est toujours l’objet de controverse, particulièrement dans le secteur public alors que le choix concerne un parti susceptible de diriger l’État employeur. Cette question a toujours déchiré toutes les organisations : alors que la FTQ prenait officiellement position, Larose disait "On appuie le PQ mais on n’a pas pris position" et à la CEQ, c’était pareil ! Pour le SCFP et pour une centrale qui représente pratiquement 500 000 membres, ne pas prendre position est un virage important. Cette orientation de la FTQ s’inscrit dans une stratégie militante pour les négociations. Elle amène l’implication active et massive de ses militantes et ses militants durant la campagne pour poser des questions aux candidats sur le social, au-delà de la souveraineté.
Le deuxième élément que je veux soulever concerne la "stratégie gagnante". Je trouve le thème un peu pompeux, car ça dépend toujours pour qui la stratégie est gagnante dans le secteur public. Je dirais que chacun y trouve son compte à tour de rôle depuis 15 ans. Ce n’est pas facile de trouver une stratégie gagnante lorsqu’il y a des intérêts différents entre les organisations et lorsqu’on tient compte des particularités selon les périodes. Pour les secteurs visés par la FTQ et le SCFP, les objectifs communs sont des éléments de stratégie gagnante, particulièrement avec le secteur de la santé de la CSN. C’est important si on veut être capable d’avoir des stratégies gagnantes malgré les situations d’organisation difficile. La question de la surcharge de travail dans les établissements est un objectif commun en santé comme en éducation. Les emplois occasionnels en santé constituent 60 % des effectifs de chacun des syndicats. Aussi, l’investissement dans la santé et l’éducation est un autre problème qu’on peut soulever durant la présente campagne électorale. L’équité salariale est aussi un aspect important du présent front commun. Sans vouloir l’aborder, je constate une profonde divergence entre la CEQ et la CSN. Il reste que la question de la relativité salariale ou de l’équité salariale demeure néanmoins, indépendamment de l’angle, une question importante par rapport aux emplois dans le secteur public et dans la société.
Le troisième élément qui m’apparaît important dans une stratégie gagnante est de surmonter les effets dévastateurs des fusions dans l’éducation et dans la santé sur les organisations. C’est le paradoxe du Québec : en plus de la division entre plusieurs groupes, soit trois centrales syndicales très fortes et d’autres syndicats importants, la réalité nous divise encore plus depuis deux ans.
Dans la santé, les fusions ont eu des impacts importants non seulement sur les personnes syndiqués qui les ont vécus mais aussi sur les organisations syndicales qui cherchent à tirer un avantage qui n’est pas nécessairement au profit des membres salariés. Dans l’éducation, le législateur est allé plus loin encore. Il a décidé d’une réorganisation territoriale sans égard au vécu des personnes salariées dans le soutien scolaire. Dans ce contexte de déchirement entre la CEQ, la CSN et le SCFP, les votes imposés par le gouvernement vont laisser des traces entre les organisations. Je rappellerai que la procédure à un tour unique fait en sorte qu’un groupe de personnes salariées ne peut pas choisir de façon majoritaire son association, car c’est la pluralité des votes et non la majorité absolue qui l’emporte. Nous avons beau rêvé d’intersyndicalisme profond, c’est la réalité dans laquelle nous place le législateur, et parfois avec notre contribution, à tord ou à raison. J’espère qu’on saura surmonter cette période où les syndicats se déchirent les uns les autres pour obtenir le vote et être l’agent négociateur représentatif. Je suis de ceux qui croient à une Centrale unique au Québec. C’est un élément fondamental pour qu’on arrête de se déchirer sur les stratégies organisationnelles qui l’emportent sur les stratégies fondamentales de défense des travailleuses et des travailleurs. Comment doit-on l’aborder ? Certains partent de la santé seulement. Je préfère une vision plus large. Malgré qu’il s’applique peu, le protocole de non-maraudage est un premier jalon et demeure une contribution fondamentale de l’intersyndicalisme au Québec. Tant qu’un tel rêve ne sera pas réalisé, je vous assure que la puissance des organisations avec leurs intérêts vont conduire à des stratégies gagnantes pour certains et des stratégies perdantes pour d’autres, parce que ces arrimages seront impossibles à long terme dans la division.