mercredi 14 octobre 1998 par Luc Desnoyers
Avant d’aborder la manière dont les TCA au Québec voient la conjoncture et ce qu’on est en train de mettre en oeuvre pour tenter de modifier des choses, je vais vous parler des "Day’s Action". Ce sont des journées d’action qui ont eu lieu en Ontario depuis quelques temps. Les "Days Action" sont apparues avec la venue au pouvoir du gouvernement Harris après qu’il ait effectué des compressions systématiques dans les programmes sociaux, restructuré les secteurs de la santé, de l’éducation et d’autres. Il a attaqué durement les lois du travail ontariennes, notamment en ce qui touche à la reconnaissance syndicale. Face à ce mouvement néolibéral, le mouvement syndical n’avait pas le choix d’entreprendre des démarches pour contrer les attaques du gouvernement Harris. À l’époque, les TCA ont organisé une série de journées d’action où les syndicats faisaient fermer les usines dans chacune des villes et grandes régions où ils étaient présents. En même temps, on travaillait de concert avec la Fédération du travail de l’Ontario et avec d’autres syndicats dont les professeurs, les employés de services, les postiers et bien d’autres. Ces journées d’action ont été marquantes en Ontario et je pense que bien des choses sont en train de changer là-bas. Aux prochaines élections ontariennes, le gouvernement Harris devrait se faire remplacer par les libéraux. Ce ne sera peut-être pas mieux mais au moins les libéraux vont savoir à quoi s’en tenir.
Au Québec, je ne pense pas qu’il y ait de solutions miracles. Par contre, l’existence d’un forum comme celui-ci où l’on peut échanger sur ce qui se passe ici et ailleurs, je trouve ça extraordinaire. On a de tels forums à l’intérieur de nos syndicats et c’est ce qui nous permet de savoir ce qui se passe ailleurs, ce qui s’y défend comme plates-formes. Cela est enrichissant de savoir que ça bouge finalement un peu partout au Québec.
Dans les syndicats du secteur industriel, le langage a changé. Maintenant on dit oui au lieu de dire non. Quand je dis ça, je pense aux contrats de longue durée. Il y a quelques années, il ne s’en signait presque pas. Aujourd’hui, des conventions de dix ans, douze ans, quinze ans ont été signées, et l’aberration dans tout ça, c’est que les syndicats concèdent le seul droit qu’il leur reste, celui du droit de négocier une convention collective. Ça devient dramatique quand on regarde l’évolution des stratégies patronales. Regardons les usines dans les secteurs de l’automobile et de l’aérospatiale, en l’espace de quelque mois, des grands changements ont eu lieu en terme de restructuration et de réorganisation du travail où parfois la convention collective n’a plus nécessairement le même sens qu’elle avait au moment où elle a été négociée. Donc, les contrats de longue durée deviennent un point qui est extrêmement dangereux quand on le place dans le contexte des changements que j’ai énuméré dans le secteur industriel. Chez nous, on ne fait pas exception. On a déjà utilisé le mot partenaire. C’est un mot que je tends à délaisser. Quand on regarde ce qui se passe : les attaques patronales dans le secteur industriel contre les droits acquis ; les compressions dans les programmes sociaux ; si on ne s’acharne pas aux tables de négociation, on se fait imposer ces politiques patronales. Dans le climat d’insécurité actuelle, c’est pas toujours facile de mobiliser des membres pour les amener à dire : "Ben non, finalement on n’embarque pas dans ce jeu-là". Ces derniers temps, on a fait plusieurs batailles, je pense à celles de la Kenworth, de GM, d’Air Canada. Chez nous la règle a toujours été de dire : "Non, on n’embarquera pas dans ce jeu-là". On va dénoncer, on va continuer à se battre de façon systématique, ce qui veut dire, dans un sens, garder la vieille méthode. Mais finalement c’est peut-être la bonne méthode. On a eu tendance comme responsable syndical à s’éloigner trop facilement de la base et de la réalité de ce qui se vit sur le terrain. On pense peut-être posséder la science infuse alors que notre monde autour de nous dit : "Ben, c’est peut-être pas ça qu’on voulait avoir et c’est peut-être une bataille comme celle-là qu’on voulait faire". Aujourd’hui, si les TCA ne s’imposent pas durant les négociations collectives, on va continuer à perdre et le mouvement syndical s’en trouvera en peu plus démantelé. On va continuer à endormir le mouvement syndical et faire qu’il ne se réveille plus. Par ailleurs, je constate que les employeurs n’ont pas changé. Ils ont gardé la même vision, celle de faire de plus en plus d’argent. Et ici, les entreprises réalisent des milliards de profits, mais ils ne partagent pas cette richesse. Les TCA sont en train de développer un programme de négociation collective pour maintenir les acquis malgré les attaques systématiques des gouvernements. Je regarde le grand spectacle du "déficit zéro". J’ai assisté à la première journée du sommet socio-économique. Je me suis dit en écoutant le discours de monsieur Bouchard : "c’est le pire discours de droite que j’ai entendu de ma vie". Dans son discours, il n’y avait pas un mot pour les travailleurs et les travailleuses. Il n’y avait que des mots à l’endroit des programmes des néolibéraux. Par exemple, quand je vois les dernières compressions dans les établissements d’enseignement, je me dis qu’il aurait été possible de réunir toutes les forces et le gouvernement du Québec n’aurait alors pas eu le choix de reculer.
Notre programme syndical va être axé non pas sur la mondialisation mais sur la mobilisation. La mobilisation est un mot qui a une histoire dans le mouvement syndical. Dans le passé, c’est en mobilisant que l’on a gagné des choses. Je pense à l’acquis de la formule Rand et à la grève à Pratt and Whitney qui a duré plusieurs mois. Il y avait eu aussi la grève à Ford en Ontario durant la même période pour la formule Rand. Je dois vous dire qu’en Ontario, le gouvernement Harris n’est peut être pas loin de tout faire sauter, comme Bouchard d’ailleurs. Quand le gouvernement Bouchard attaque strictement les travailleurs et les travailleuses et les rend responsable des problèmes actuels, je l’ai dit clairement dans mes instances, les TCA n’appuieront pas le gouvernement du Parti québécois et je pense qu’on aura peut-être à repenser notre approche quant à notre action politique et à nos appuis politiques en ce qui concerne le Québec. Donc, je le répète, fournir les outils à nos membres, manifester, dénoncer, s’organiser, je pense que ce sont les vrais outils, et c’est avec ça qu’on a fait des gains dans le passé.