mercredi 14 octobre 1998 par André Frappier
Dans le conflit que l’on vient de vivre avec la Société des postes, je suis obligé de constater que le syndicat n’a pas eu gain de cause. La question que l’on peut dès lors se poser est : les lois spéciales, est-ce l’exception ou la règle ? Parce que ça devient de plus en plus la façon de régler les conflits dans le secteur public. Chez nous, c’est la quatrième fois que l’on subit une loi spéciale. Que cache-t-elle ? Dans la lutte qui vient de s’achever, le syndicat a tenté de promouvoir des revendications qui ne soient pas "corporatistes ". À l’instar des revendications des travailleurs de UPS aux États-Unis, nous voulions convertir les heures travaillées des personnes à statut précaire en emplois réguliers plein temps. Pour illustrer le problème de la précarité à la SCP, il faut savoir que sur 45 000 membres travaillant aux postes, il y en a environ 9 000 qui sont des employés temporaires et à temps partiel et ce nombre va toujours en augmentant. Les postes réguliers à temps complet vont en diminuant. Nous avons essuyé un refus catégorique de l’employeur sur cette demande.
Notre lutte demeurait néanmoins centrée sur les salaires. Le problème auquel on a été confronté fut l’ingérence gouvernementale. On avait déjà connu cela dans le passé mais jamais comme dans la négociation récente. Le gouvernement fédéral était nettement derrière la Société des postes. Le ministre Gagliano avait déjà dit que si on sortait en grève il y aurait une loi spéciale et on avait rendu publique sa déclaration. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Deux semaines après être sorti en grève, une loi spéciale fut adoptée.
Le gouvernement a inclu dans la loi des augmentations salariales inférieures aux offres patronales. Ça me semble clair que le gouvernement a voulu faire passer le message suivant à tous les autres travailleuses et travailleurs tant du public que du privé : regardez ce qui arrive à ceux qui n’acceptent pas les offres - ce message s’adressait en particulier à l’Alliance de la fonction publique du Canada. [...]
Malheureusement, la réponse syndicale face à ce genre de stratégie se situe dix ans en arrière. En général, les syndicats se battent trop souvent isolément. La chose avec laquelle on a eu le plus de misère dans ce conflit, c’est justement de ne pas rester prisonnier de cet isolement. Une des choses qui a manqué, c’est la solidarité qui aurait dû se matérialiser dans des fronts communs centrés sur des objectifs communs.
Quelles sont les stratégies que le Syndicat des postiers a tenté de mettre de l’avant ? D’abord, aller chercher le plus d’appuis possibles dans la population. On a fait des campagnes publiques. Quand, durant la grève, on a livré les chèques aux bénéficiaires d’aide sociale et aux chômeurs, une solidarité s’est développée avec la population.[...] Mais je dois vous dire que notre stratégie ne faisait pas l’unanimité chez nos membres. À un moment donné, Poste Canada a dit : je vous déclare en lock-out suite à une série de débrayages spontanées parce que l’on était en désaccord avec des mises à pied. Au fond, c’était une très bonne affaire pour nous parce que si on se laissait mettre en lock-out, c’est beaucoup plus difficile pour le gouvernement après coup de légiférer et de nous forcer à rentrer au travail. Dans un sens, c’est pas nous qui sortions en grève, c’est l’employeur qui nous mettait en lock-out. Alors on a poursuivi notre campagne publique. Malheureusement, certains dirigeants à Ottawa n’ont pas saisi les choses de la même façon. Ils ont pris les devants. C’était une course à qui déciderait le premier d’être en lock-out ou en grève. Alors les dirigeants ont dit : "vous voulez faire un lock-out, on sort en grève générale". Je pense que c’était une mauvaise stratégie.
Quand tous les moyens ont été épuisés, il ne restait plus que la grève. Puis ce fut la loi spéciale. Devait-on rentrer au travail ? Le syndicat a évalué qu’il était mieux de rentrer au travail pour ne pas se cogner la tête contre un mur. Je pense que le problème qui se pose maintenant, pour nous, et aussi pour tout le secteur public, c’est de retrouver le droit à la libre négociation et au droit de grève. Je pense que le gouvernement et les entreprises privées adoptent deux stratégies différentes mais sur le fond, elles sont assez similaires. Dans le secteur public, le déficit zéro, les compressions budgétaires, les rationalisations, les mises à pied exercent une pression sur les syndicats pour qu’ils concèdent des choses. Tandis que dans le secteur privé, les employeurs menacent de fermer des usines, s’appuient sur le contexte de la compétitivité des entreprises pour exiger moins de lois sociales, etc. On le voit, dans le privé comme dans le public, les travailleurs et les travailleuses subissent les mêmes attaques, mais la division perdure.
Je pense aussi qu’il faudra ramener la lutte sur le terrain politique et débattre de ces problématiques-là dans nos centrales syndicales. Si on est isolé, s’il y a une absence de solidarité, ce n’est pas seulement dû à un manque de volonté. Je pense que le fait que les organisations syndicales soient prisonnières d’un projet social de partenariat, les isolent, les stratégies combatives ne pouvant être reprises en main par les directions syndicales. Je pense que tant qu’on ne réussira pas à aller au-delà des simples appuis au gouvernement, le vide politique demeurera. Je pense que d’ores et déjà, on en arrive à se poser la question : "Contre qui lutte-t-on ?" Chez nous, notre employeur est la Société des postes. Mais dans le fond on se bat contre le gouvernement. Quel est le meilleur outil pour lutter ? J’ai la conviction que c’est en créant un mouvement politique ralliant les forces syndicale et populaire. C’est en présentant des candidats et en menant la bataille là où il le faut. Tant que le vide politique va persister, que les travailleurs et travailleuses resteront à coté de la bataille politique, le gouvernement va continuer à nous imposer des lois spéciales et on va continuer à se diviser. Il est donc temps de se doter d’un projet politique et de prendre notre place.[...]