On a raison de se révolter

L’éparpillement syndical complique considérablement la recherche de stratégies unitaires

mercredi 14 octobre 1998 par Serge Roy

Le SFPQ n’est pas une organisation affiliée à une centrale syndicale. Il est, si vous voulez, un syndicat indépendant. Il a été confronté comme toutes les autres organisations syndicales aux phénomènes conjoncturels lourds que sont la mondialisation, la remise en question du rôle de l’État, la crise budgétaire, etc. Cette conjoncture teinte les choix stratégiques des organisations syndicales. Dans bien des occasions, ils m’apparaissent improvisés parce qu’on a peut-être pas partagé, débattu suffisamment des conséquences de ces choix stratégiques, y compris mon organisation. [...] Dans la fonction publique, des missions importantes ont été remises en question dans les dernières années. Je pense à la protection des droits des personnes, à la protection de l’environnement, à la santé publique. Quelles stratégies faut-il avancer pour faire face à une telle situation mais qui ne se situerait pas nécessairement dans le cadre de la négociation de conventions collectives ? Dans la fonction publique, et je pense au secteur public et parapublic en général, quand le gouvernement décide de fermer un service, il ne le fait pas dans le cadre de la négociation d’une convention collective. Il prend une décision politique et les syndicats doivent s’en accommoder. Alors, ce qu’il nous reste à négocier comme organisation c’est, un peu, qui va être frappé par les mesures. Ce cadre fait en sorte que les organisations syndicales s’en trouvent déstabilisées. On se souviendra de la loi 102, lors de la négociation de 1993, une mobilisation s’était organisée à ce moment pour lui résister. Mais cette riposte s’est faite en ordre dispersé. Dans un premier temps, les trois centrales syndicales ont essayé de consolider quelque chose. Par la suite, elles ont amorcé un plan d’action pour résister à l’annonce du projet de loi. Un certain nombre de syndicats indépendants organisaient également une résistance. Mais à chaque fois qu’il a été question d’unité, le problème de l’éparpillement syndical dans le secteur public et parapublic a pris le dessus. Ça complique considérablement la recherche de stratégies unitaires et du partage des analyses. Ce qui me fait dire qu’un des problèmes dans le mouvement syndical québécois réside dans cet éparpillement et dans son attitude de façon générale. [...] On aurait intérêt à identifier les raisons concrètes de ces difficultés qu’ont les organisations syndicales de se retrouver. Je ne pense pas que les intérêts des travailleuses et travailleurs soient bien servis quand les responsables nationaux ne réussissent pas à se parler. Dans le fond, les choix stratégiques se posent, au SFPQ, entre la résistance et le partenariat. J’ai mentionné l’expérience de 1993, par la suite, il y a eu le changement de gouvernement et aussi la perspective d’un référendum. Puis il y a eu l’épisode des sommets économiques. J’ai participé à ces sommets avec un esprit critique. Mais il semblait évident, qu’à ce moment, cette critique à l’égard du gouvernement, y compris sur la mécanique des sommets, de ce type de partenariat, n’était pas partagé par tous dans le monde syndical. Cette participation a pu donner une impression générale qu’il est possible d’être partenaire avec un gouvernement qui met en oeuvre des politiques néolibérales tout en se cachant derrière un visage social-démocrate. Dans une telle situation, ça devient pas mal compliqué de développer des "stratégies de résistance". Quand on observe les dégâts du néolibéralisme, il m’apparaît que l’on doit se placer sur le terrain de la résistance pour ensuite être capable de se placer sur le terrain de la reconquête des droits et des conditions qui prévalaient avant que les néolibéraux ne prennent tout le terrain. En se situant sur ce terrain, il faut par contre être capable de faire abstraction des rivalités intersyndicales.

On a évoqué la question du maraudage. Dans la fonction publique elle ne se vit pas de manière directe mais par groupe interposé. Quand on est en contact avec la CSN, la CEQ ou la FTQ, alors qu’on est en période de maraudage, je vous avoue que c’est beaucoup plus compliqué de se parler. Toutes les énergies sont alors consacrées à gérer ces rivalités. On peut très bien le comprendre et il n’y a pas une organisation qui dirait : "je ne m’en occupe pas". Je pense néanmoins qu’un jour les organisations qui sont prisonnières de cette dynamique devront développer des réflexions, comme il y en a eu dans les années 1970, car si le monde syndical ne réussit pas à surmonter cette difficulté que constitue le maraudage - de sorte qu’elles ne nuisent pas au rapport de force - on va rester dans nos petits souliers encore bien longtemps. Par mon propos, je veux placer la question de la nécessité de la solidarité intersyndicale. Je vous dirais qu’au SFPQ, c’est pas facile non plus de faire cheminer cette réflexion. L’attitude des autres organisations ne nous aident pas à amorcer une réflexion dans nos rangs qui permettrait de se questionner sur les conséquences, par exemple, d’un fort courant de syndicalisme "indépendant" au Québec. Comment voulez-vous qu’on se questionne quand nos vis-à-vis affiliés n’acceptent pas de poser le problème autrement qu’en termes d’accusations et de jugements sur la pertinence de l’action syndicale des syndicats indépendants plutôt que de se demander : pourquoi le syndicalisme indépendant s’est-il développé de manière aussi extraordinaire ? Seulement dans le secteur public et parapublic, il y a environ de 100 000 à 130 000 salariés qui ne sont pas dans des organisations affiliées. Personnellement, je ne suis pas un fanatique du syndicalisme indépendant. J’en préside un, et si on veut faire avancer les choses, y compris dans notre organisation, il va falloir une ouverture, un espace de débat entre les différentes organisations syndicales. Car un des problèmes fondamentaux consiste dans l’éparpillement, le fractionnement du mouvement syndical et par conséquent dans son incapacité à développer des stratégies unitaires. [...] Bien sûr, j’ai aussi une part de responsabilité dans tout ça et c’est pourquoi je vais tenter de faire avancer le débat dans mon syndicat. C’est pour cela qu’on a besoin que ce débat se fasse ouvertement.


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